mercredi, juin 1 2016

Mon année dans la baie de Personne - Peter Handke

« Mon année dans la baie de Personne »
Peter Handke

Livre tout à fait singulier que « Mon année dans la baie de Personne. Un conte des temps nouveaux » Le titre tout d’abord n’est pas commun...Cette baie, en vérité, n’a rien d’océanique ! Il s’agit, tout simplement, de la description métaphorique… de la banlieue parisienne…L’auteur, Peter Handke, est né en Autriche en 1942 et a vécu à Chaville , une localité située quelque part dans le sud –ouest de Paris, entre Sèvres et Viroflay… Et c’est dans cette enclave faite de forêts, de bois rabougris, de villages , de voies ferrées, d’autoroutes, de petites nationales, de bars « aux allures de caverne » qu’il nous entraîne en de longues marches zigzagantes, incertaines, ponctuées d’étapes mémoriales. Car Handke- ou plutôt Georg Keuschnig - son personnage dans le livre- arpente à la fois le département des Hauts- de- Seine et le vaste monde où il a laissé des pans de sa vie : Rinkolach, le village de son enfance dans le Tyrol, Inverness en Ecosse, Toro en Castille etc, New-York, et tant d’autres villes, d’autres capitales… Autant de lieux hantés par les silhouettes d’amis, de proches, de voisins à l’identité invisible ( le chanteur, le peintre, l’architecte, le charpentier, le prêtre, son père, son fils ), de personnages inconnus ou célèbres ; silhouettes qu’ils cherche désespérément à animer, à faire revivre, dans une fusion véritablement extatique du passé et du présent, pour les ramener avec lui, dans « sa » baie. Il s’enferme en elle, comme pour se protéger …transformer sa propre enfance et aussi toutes ces vies croisées, tous ces « ailleurs » qui l’envahissent en une seule et même réalité objective et rassurante. Ce qu’il appelle sa métamorphose…

Véritablement, Handke parvient, dans cet ouvrage, à récréer cette sensation d’ubiquité, par la magie d’une écriture que l’on qualifierait, au premier abord, d’écriture blanche, avant de s’apercevoir que la simplicité apparente du motif dissimule , en arrière plan, une écheveau de correspondances d’une richesse incroyable.

Handke marche, comme il écrit : sans nous dire où il va…C’est un randonneur intérieur qui semble errer, et qui pourtant connaît sur le bout des doigts les noms des villages qu’il traverse, qu’il a traversé, qu’il traversera…Car de même que les lieux l’interpénètrent, le temps, chez Handke, se fractionne, se télescope : un Rousseau qui aurait lu Faulkner…Résultat : un puzzle d’images d’une densité absolument époustouflante…

Un pur chef- d’œuvre…

Peter Handke a également écrit, entre autres, Le colporteur, La Chevauchée sur le lac de Constance, la Femme Gauchère, Essai sur la fatigue, Essai sur le juke box, le malheur indifférent. Essai sur la journée réussie. Le Chinois du crayon …Il figure parmi les plus grands écrivains de langue allemande, et son œuvre lui a valu le Prix Ibsen en 2014.

Jean- Yves Barzic

dimanche, janvier 3 2016

Ô rage! Ô désespoir!

Ces quelques mots ne sont pas ceux d’une miss météo annonçant la tempête du siècle. Ce ne sont pas non plus les mots d’un agriculteur craignant pour ses récoltes et qui commencerait à négocier ses futures subventions exceptionnelles hebdomadaires. Non, ces mots ne sont rien de tout cela.

Ces quelques mots sont les premiers d’un des alexandrins les plus célèbres de la langue française. Mais pour être complet, il manque à cet alexandrin quelques pieds. Car comme les huîtres, les pieds sont meilleurs à la douzaine. Le vers complet, l’alexandrin de 12 pieds, le voici dans son ensemble :

« Ô rage ! Ô désespoir ! Ô vieillesse ennemie »

Déjà ça sonne mieux. Et comme dit le poète barman, il faut toujours finir son vers.

Bref, cette phrase est l’introduction de l’une des plus fameuses tirades du Cid, de Corneille (Non, pas le chanteur du XIIème arrondissement. Le poète du XVIIème siècle). Cette phrase, c’est Don Diegue, le père du héros qui la prononce alors qu’il n’est pas content du tout.

Pour resituer l’action, Don Diegue est le père de Rodrigue (appelé Le Cid par ses potes, ce qui justifie le titre). Rodrigue aime Chimène, la fille de Don Gomes. Chimène est une coquine et fait déjà des cochonneries en cachette avec Rodrigue. Donc tout va bien dans le meilleur des mondes. Les deux papas se mettent même d’accord pour que les amoureux puissent se marier et n’aient plus besoin d’aller à l’hôtel sous un faux nom. Evidemment, la pièce serait un peu courte si tout se passait bien de l’hôtel à l’autel. Alors Corneille (toujours le poète, toujours pas le chanteur) qui en a écrit d’autres, décide que les pères des amoureux s’embrouillent. Mais alors, ils se fâchent très très fort.

Et comme souvent, c’est à cause du business : Le roi nomme Don Diegue(le papa du héros), gouverneur à la place de Don Gomes(le papa de la hérote). Comme Don Gomes est un sanguin, vlan, il balance direct une beigne dans la tronche du vieux Don Diegue.

C’est à cet instant précis qu’intervient, que dis-je, que jaillit, la tirade sur la vieillesse ennemie. Car Don Diegue est tout moisi et ne peut plus se défendre.

Son bras qui tant de fois a sauvé cet empire,

Est atteint de Parkinson, chaque jour ça empire !

Il va donc demander à son fils Rodrigue de venger son honneur et d’aller éparpiller façon puzzle ce fumier de Don Gomes. Rodrigue est bien embêté, car Gomes a beau être un fumier, c’est aussi le géniteur de sa fiancée. Il redoute donc la réaction de Chimène (qu’il appelle Chichi dans l’intimité).

Suivent donc de longs monologues, des crises de larmes, un duel à l’épée à grand spectacle, avec effets spéciaux, et tout et tout. Finalement, Rodrigue ouvre son ex futur beau-père de là à de là. L’honneur de la famille est sauf. Don Diegue est content son fils est un bon fiston. Seul problème, la miss Chimène apprécie moyennement que son amoureux fasse du macramé avec les tripes de son papa.

Elle va donc tout faire pour se débarrasser de Rodrigue (qu’elle ne veut plus appeler Roro, dans l’intimité). Elle va aller cafter au roi, et va même demander à son autre petit copain (On l’a déjà dit, Chimène c’est une coquine) de provoquer le Cid en duel…

Bref, à la fin, il y a une grande bataille finale durant laquelle Rodrigue tabasse les ennemis du roi, des grosses têtes de maures. Il sauve le royaume et récupère l’amour de Chimène. Chichi pardonne à son Roro et ils se marient.

Fin.

Tombée de rideau.

Parricide la sortie.