les aventures de Jimmy-Joyce Sainte-Clark

Les aventures de Jimmy-Joyce Sainte-Clark, agent secret.

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vendredi, avril 22 2016

Ibidem - Chapitre 12 / 12 - Pas de cimetière pour Jean Polsartre.

Chapitre 12 / 12

Pas de cimetière pour Jean Polsartre.

Le monomoteur rebondit sur la piste de terre pilée et s’immobilisa après quelques zigzags et un dernier looping. Bel atterrissage pour le novice que j’étais. je descendis du coucou, vêtu d’un short et d’une improbable chemise. Je réglai le pilote une fois qu’il eut fini sa lente descente en parachute. Le soleil s’en donnait à cœur joie, faisant éclater les roches mordorées, tandis que le vent impétueux soulevait des nuages rouille qui venaient s’éventrer sur nos peaux suintantes. Je quittai le pilote, barbu et hilare, avec ces mots : « I’m hot ! Good bye ! » en pointant du doigt le fleuve que j’avais vu du ciel. Probablement désireux de se rafraîchir aussi, le pilote me suivit jusqu’au fleuve dont le nom m’apparut bientôt sur un panneau de bois sec planté ici par quelque explorateur aujourd’hui oublié : Rio Grande.

Comme pour un jeu innocent, le pilote découpa une galette de roche friable et improvisa un concours de ricochet. Le caillou brûlant laissa échapper un champignon de vapeur à chaque contact avec la surface de l’eau, qui était pourtant elle-même à ébullition. Je me prêtai au jeu et lançai évasivement :

- Do you know Jean Polsartre ?

- John Pol’s art ? What’s that ?

- Wof, soupirai-je, a french artist.

Le pilote commença alors à débiter, dans un charabia indigeste, les règles d’un jeu dérivé du ricochet avec un système de points et un barème des plus complexes. Il s’agissait de toucher le plus grand nombre possible d’alligators et de mexicains clandestins. Ses yeux se mirent à briller lorsqu’il m’expliqua qu’on devait se méfier des mexicains déguisés en alligators et davantage encore des alligators déguisés en mexicains. Je n’avais aucune envie de jouer à son jeu. Le pilote gagnait en hardiesse et, gaillard, s’accrochait à mon biceps de manière assez vigoureuse. Je calmai son accès de familiarité en le repoussant légèrement. Assez fort toutefois pour qu’il dérape et perde l’équilibre. Les alligators étaient visiblement affamés.

J’entamai ma marche en direction du village qui cassait l’horizon. Je longeai le fleuve en écartant les joncs, en enjambant des carcasses pulvérulentes libérées par le récent abaissement des eaux et surtout en prenant garde de ne pas m’approcher trop près du bord que je savais glissant depuis la mésaventure survenue au pilote. Je slalomai entre les cactus et j’arrivai sans encombre dans un village aux palissades de bois. Adossé contre la première façade de l’unique rue du village, Lulu Ragourdin, sombrero rabattu devant le visage, imitait mal un mexicain endormi. J’avalai une goulée de liqueur de bouleau et entrai dans le seul commerce du village. J’en sortai avec une part de tarte aux fraises à cinq dollars. Arnaque. Les fraises n’avaient même pas été dénoyautées. Qu’est-ce que diable Jean Polsartre était venu s’enterrer ici ? Une rue en terre, quelques vieux agriculteurs aux granges emplies d’outils rouillés, une épicerie vide, des tartes aux fraises de muvaise facture, un décor minimal qui convenait tout juste au talent de Lulu Ragourdin et dans lequel la providence avait placé un bigophone à manivelle. Quatre mètres me séparaient maintenant de l’anachronique appareil. Deux gamins mexicains passèrent devant moi, l’un coursant l’autre. Détrempés et orphelins depuis leur traversée du Rio Grande, cinq minutes plus tôt, ils riaient et s’injuriaient en même temps. L’un criait dans la langue paternelle de Don Quichotte. L’autre répondait dans la langue de son écuyer qui se trouvait être la même. Je ne comprenais pas un mot.

J’appelai enfin Lorenza.

- Jimmy-Joyce ? s’étrangla-t-elle.

- Oui.

- Enfin ! Quatre jours que j’attends ! Que s’est-il passé ?

- Comment ça « Que s’est-il passé ? » ? Je te trouve culottée Lorenza, le Nouveau-Mexique ce n’est pas la porte à côté.

- Le Nouveau-Mexique ? s’étonna-t-elle.

- Eh oui ! Et il a encore fallu que je traîne mes guêtres jusqu’à ce village sans cimetière et où les vivants ignorent tout de Jean Polsartre.

Lorenza pensa sans doute qu’il valait mieux s’amuser de la situation.

- Vous portez des guêtres ? me demanda-t-elle.

Mais la conversation qui croustillait depuis le début fut, l’espace de trois secondes, remplacée par un signal strident qui perça mon tympan droit et anéantit en particules élémentaires l’effet comique de mademoiselle Andretti-Gabanna. Ce cri électrique m’empêcha en effet d’entendre sa question.

- Pourrais-tu répéter ? demandai-je à Lorenza.

Vexée par le cuisant échec de son humour naissant, elle leva le ton.

- Mais bon sang, Jimmy-Joyce, quel est le nom de ce satané village dans lequel vous êtes allé vous perdre ?

Je répondis. Elle raccrocha sans mot dire. Cela devenait une fâcheuse habitude. Le technicien slovaque que j’avais incarné avec brio le confirmait. J’allai apprendre à aimer ce coin oublié où m’attendaient les cinquante prochaines années de mon existence. De solides amitiés s’apprêtaient à naître avec les agriculteurs qui, comme moi, étaient de doux rêveurs, abusés par des encyclopédies erronées, venus chercher ici une gloire passée, une idole dans quelque cimetière au milieu du désert. Certains cherchaient encore, d’autres s‘étaient résignés depuis longtemps et laissaient passer le temps, ici, à Ibidem.

mardi, avril 19 2016

Ibidem - Chapitre 11 / 12 - Pas de succès pour le technicien slovaque.

Chapitre 11 / 12

Pas de succès pour le technicien slovaque.

Heureux d’avoir été choisi, à la loyale, à la place d’un des deux ténébreux endimanchés, je rentrai chez moi en courant. Je trouvai la porte de mon appartement béante et les meubles comme s’ils avaient fait la fête en mon absence. J’avais été visité. Etant d’un naturel distrait et désordonné, ces détails ne me choquèrent pas outre mesure.

- Alors ? Gueule de bois ? lançai-je en ricanant à mon mobilier détruit.

Les pointes acérées des planches fracassées avec violence me promettaient des échardes de tailles supérieures à la moyenne. Je versai une bonne rasade de liqueur de bouleau dans un verre hémisphérique à fond plat. J’improvisai deux toasts avec une biscotte, des rondelles de grenade et des cèpes découpés en dés. Je plaçai le dernier disque des Sprinklers sur le tournophone : Anorexic cat and the suicidal mouses. Une telle mise en scène me permit de fêter dignement mon succès. Seul au milieu de mon salon, j’exécutai quelques pas de danse dans lesquels on discernait aisément ma maîtrise de plusieurs arts martiaux parmi les plus pointus. Alors que j’effectuai une roulade avant et que le tournophone dévidait les décibels en flots abondants et onctueux, le combiné de mon téléphone grelotta. Je pensai qu’un de mes voisins allait une fois de plus me supplier d’abandonner la singulière habitude qui était mienne de pousser le volume de mon tournophone au maximum. Je décrochai violemment le combiné et je hurlai :

- Oh ! Le mot « liberté » tu connais ?

- Oui, me répondit-on d’une voix sensuelle, que je reconnus comme étant celle de Lorenza.

- Ah ! C’est toi ?

- Oui, c’est moi ! Mais pourquoi hurlez-vous ? me demanda-t-elle.

- C’est tout simplement de l’humour, répondis-je un peu pris au dépourvu et moi-même très peu convaincu par cette réponse.

Je débranchai le tournophone qui agonisa dans un rot terminé par quelques infimes bourrelets sonores.

- De l’humour ? Nous n’avons assurément pas le même, me moucha-t-elle. Mais trêve de plaisanterie, je vous appelle pour vous donner plus de détails sur votre mission. Etes-vous toute ouïe ?

Le ton employé en fin de phrase me laissa supposer avec justesse qu’il s’agissait d’une interrogation. Seulement, le contenu de la question m’échappait : « Etvoutoutoui ? ». Que signifiait ce mot ? Une expression latine dans la même ligne que le célèbre « Et caetera » ?

- Tu quoque mi fili, lui répondis-je pour lui prouver mon érudition.

But ruiné par ma désastreuse prononciation.

- Cessez vos enfantillages Sainte-Clark !

- Ca m’a fait plaisir de discuter avec toi, je vais te laisser vaquer à tes occupations.

- Et votre mission ? Elle n’a l’air de vous intéresser que moyennement, je me trompe ?

- Non, enfin…oui, tu te trompes. Dis-moi tout !

- Je tiens à vous prévenir que votre combiné est sûrement piégé. Je vais probablement être amené à utiliser un langage codé. Si vous pouviez mettre votre perspicacité en éveil !

- Ne t’inquiète pas !

- Jimmy-Joyce, j’aimerais que vous vous rendiez devant l’hôtel de ville d’une cité que je vais vous aider à deviner et que vous me contactiez à partir d’une cabine téléphonique.

- Quelle est cette cité qui déjà me fait rêver ?

- Oh oh poète Jimmy-Joyce ? Vous cachez étonnamment bien vos talents ! Je parie que vous trouverez le nom de cette ville tout seul.

- Donne-moi un indice quand même.

- Non, je parie que vous trouverez.

- Lorenza, c’est bien gentil de répéter béatement cette phrase. Crois bien que ta confiance me va droit au cœur mais il faut que tu me mettes sur une piste.

- Je PARIE que vous trouverez, répéta-t-elle en insistant sur le deuxième mot de la phrase.

- Pari osé ! alimentai-je la conversation.

- Ca y est ! Vous avez compris ? m’interrogea Lorenza avec un filet de triomphe au fond de la gorge.

Je n’eus pas la force de la décevoir. J’en rajoutai même un peu.

- Bien sûr ! J’ai compris depuis le début. Tu me prends pour un demeuré ?

- Non, dit-elle en souriant.

Elle raccrocha. Plus hésitant, je raccrochai également. Je laissai filer dix secondes, soit le temps d’échafauder un plan bancal. Je mis à exécution la première étape de celui-ci en rappelant Lorenza. Elle décrocha.

- Bonyour, lui dit un homme qui jouait divinement bien la comédie.

- Bonjour, lui répondit Lorenza avec l’air de celle qu’on ne dupe pas mais qui a la condescendance de répondre.

- Yé soui actouellement à Blatislava, en Loussie. Yé lémalqué oune ploblème sul votle ligne. Yé vais dewoil tout couper wos lignes. Mais atteution, cadeau magique bonus, yé peux galder la liaison awec une wille. Pas deux willes. Pas tlois willes. Une seule wille. Quelle liaison est-ce que wous woulez que yé conselwe ?

Sans dire un mot, Lorenza raccrocha. Elle composa de suite mon numéro.

- Lorenza ? demandai-je dans le combiné encore grelottant, tentant de prendre un air détaché.

- Oui.

- Tu boudes ?

- Pourquoi me demandez-vous cela ?

- Oui c’est vrai, je me demande pourquoi je te pose cette question. Comme si on venait de se quitter en mauvais terme au bigophone.

- Oui c’est étrange. Jimmy-Joyce, vous connaissez Jean Polsartre ?

- Oui ! Je ne vais pas souvent au musée mais je le connais. Tu as de ces questions parfois !

- Jimmy-Joyce, Jean Polsartre est un écrivain.

- Et que me veut-il ?

- Il est décédé !

- Oh ! C’est pas vrai ! Comment cela est-il arrivé ?

- Arrêtez de faire semblant de vous intéresser à cet homme, il nous a quittés il y a plus de trente-cinq ans.

- Je me disais aussi ! Pourquoi Lorenza me parle de cet inconnu ?

- Je vous assure Jimmy-Joyce, c’est un illustre écrivain.

- Ah, ça y est ! J’ai compris ! Tu me racontes n’importe quoi et quelque indice doit se trouver dans tes phrases pour que je devine la ville dans laquelle je dois me rendre.

- Non, Jimmy-Joyce, vous n’avez rien compris. Quand il s’agit d’étalonner le degré d’alcool d’une vodka, vous êtes là mais niveau culture, c’est zéro.

- Jean Polsartre a réellement existé ?

- Oui. Vous allez rechercher dans quelle ville ce grand homme nous a quittés, vous vous rendez devant l’hôtel de ville et vous me contactez.

- Mais là c’est plus qu’un indice ! Tu donnes la réponse au plus abruti des espions qui pourrait nous écouter !

- Vous m’avez poussée dans mes derniers retranchements. J’attends votre appel. Ce soir si possible.

- Je ne te décevrai pas.

- On verra bien ! Et, au fait, Bratislava se trouve en Slovaquie.

- Je sais ! Pourquoi me dis-tu ça ?

- Pour rien.

Et elle raccrocha. Je rebranchai le tounophone qui s’étrangla avant de retrouver le fil de la chanson. Je réalisai un saut de main, me redressai devant l’étagère et je saisis une encyclopédie. Mon doigt survola l’Histoire polonaise et fit demi-tour face à un poltron. Polsartre. Il est mort à…C’est où ça ?

vendredi, avril 15 2016

Ibidem - Chapitre 10 / 12 - Pas de faire-part pour annoncer de mauvaises nouvelles.

Chapitre 10 / 12

Pas de faire-part pour annoncer de mauvaises nouvelles.

Alors que tous, Lorenza, Morteperse, Boris Peterson et Ivan Lockwood me considéraient avec gravité suite à mon geste déplacé envers le souffleur, une élégante jeune femme entra dans la pièce. Le badge luisant accroché à sa veste suffisait à faire d’elle une hôtesse d’accueil. Elle serait mon alliée en s’apprêtant à claquer les bulles des éphémères glorioles de mes concurrents. Elle s’avança d’un pas lent, le visage fermé, vers Morteperse.

- Monsieur Morteperse ? interrogea-t-elle.

- Oui ! Ma femme est-elle enfin arrivée ?

- Pas vraiment ! Pas du tout même ! Elle a été rectifiée ce matin.

- Comment ça « rectifiée » ?

- Veuillez m’excuser, je me laisse emporter par mes lectures des romans noirs de Mortimer Klagston.

Coïncidence ou pas, sous le bureau, par la petite trappe du souffleur depuis laquelle il suivait la scène, Lulu Ragourdin vomit la paella ingurgitée un peu plus tôt à l’énoncé du nom de l’écrivain qui l’avait éconduit et insulté. L’hôtesse poursuivit.

- Nous avons eu l’immense douleur d’apprendre, il y a vingt-cinq minutes, le décès accidentel de votre femme. Dès que j’ai appris ça, je suis venu, prenant juste une pause de dix minutes en chemin pour prendre un café et parler à mes amies de mon week-end à Saint-Malo.

- C’est vrai que c’est beau Saint-Malo, gémit Morteperse.

Apprenant cette triste nouvelle, Lorenza eut un sourire narquois qu’elle ne chercha pas à cacher. Boris et Ivan, derrière leurs lunettes noires, restaient impassibles. Morteperse transpirait des yeux, faisait un rond avec ses lèvres et laissait échapper des cris de hibou, alternance de « Hou » et de « Hu ».

L’hôtesse, visiblement navrée par le manque de réaction des deux hommes aux lunettes noires, vînt vers eux. Elle approcha ses lèvres à dix centimètres de celles de Peterson.

- Vous avez entendu ? lui demanda-t-elle.

- Oui, sa femme nous a quittés. Et alors ? Que voulez-vous que cela me fasse ?

- Itou, répondit l’hôtesse.

Boris Peterson se leva brusquement, faisant basculer son siège. En hurlant, il s’allongea au sol, le visage plaqué dans ses paumes. Elle se tourna alors vers Ivan Lockwood.

- Itou, répéta-t-elle.

La première pensée qui assaillit Ivan Lockwood fut de s’immoler par le feu. Et le premier liquide inflammable auquel il songea, si on omet l’urine de Lulu Ragourdin, fut la vodka contenue dans ma troisième flasque. Il me l’arracha des mains, l’ouvrit et vida la moitié du volume sur sa chemise. Je lui repris la flasque alors qu’il cherchait vainement de quoi embraser le liquide incolore dont il s’était aspergé. N’apercevant sur le bureau de Lorenza qu’une loupe avec laquelle il aurait pu concentrer les rayons du soleil, Ivan Lockwood se sentit honteux de s’être lancé dans une tentative aussi aléatoire et se rassit en pleurant comme il était de bon ton de le faire lorsque l’on apprend le décès de quelqu’un de proche.

- Suivez-moi, lança l’hôtesse, aux trois hommes éplorés.

Le cortège funèbre quittait la pièce. Les trois hommes baissaient la tête. Lorenza, indifférente, me fixait. Je regardais le plafond en sifflotant Who’s the guy who fill holes of my bowling ball with glue ?, un air de musette des plus indus dans cette situation. Et je gardai en mémoire ce mot capable d’anéantir n’importe quel homme : « Itou » !

- Il me semble que la fin de partie vous soit favorable Sainte-Clark, me sourit Lorenza en revenant à des considérations plus professionnelles.

- Oui, Noël Joyeux et Bonna Niversaire n’ont qu’à bien se tenir, je ne leur ferai aucun cadeau !

- Je vous fais confiance.

- Tu as raison Lorenza, le souci de bien faire est la seule chose qui m’ibnobule,

- M’obnubile, reprit-elle.

- Oui, ne joue pas sur les mots, ce que je veux dire c’est que le résultat est là, le destin a choisi pour toi lequel des trois candidats était le plus à même de prendre en charge cette mission.

- Vous appelez ça le destin ? Trois décès dans la même matinée. Tout de même, c’est étrange !

- Dis que c’est moi qui ai fait le coup tant que tu y es ! m’emportai-je.

- Oui, bon, calmez-vous, le principal est que vous ayez décroché le poste.

Notre échange s’arrêta sur ces mots. Lorenza me donna congé, m’indiquant seulement qu’elle me contacterait par téléphone pour me donner de plus amples informations sur les deux crapules à éliminer.

mardi, avril 12 2016

Ibidem - Chapitre 9 / 12 - Pas de respect pour le souffleur.

Chapitre 9 / 12

Pas de respect pour le souffleur.

Après quelques vérifications d’usage à l’entrée du bâtiment, je me retrouvai derrière une porte sur laquelle était vissée une plaque portant l’inscription « Direction générale ». Une rasade de vodka fut la bienvenue et m’aida à pousser la lourde porte. Du moins, je pensai que pour supporter une telle plaque, avec deux mots qui se tenaient là comme deux stèles sous le chant du clairon, il fallait que la porte soit massive. C’était une feuille à cigarette. Si bien qu’elle m’échappa des mains et alla claquer contre le mur porteur du chambranle dans lequel la poignée ne manqua pas de s’encastrer. Surpris, je lâchai ma flasque de vodka et un pet sonore qui gonfla légèrement le pantalon bouffant de mon survêtement vert vif. Mais, désireux de montrer à la petite assemblée que je ne perdais jamais le contrôle de la situation, je fis comme si mon entrée avait été des plus ordinaires.

- Salut la compagnie, je m’appelle Jimmy-Joyce Sainte-Clark.

- Bonjour monsieur Sainte-Clark, nous désespérions de vous voir un jour, dit une belle brune qui se tenait debout derrière l’unique bureau de la pièce, nous allions juste entamer la cinquième cafetière.

- Je suis désolé, mentis-je.

- Vous avez un sacré culot d’oser me mentir après une entrée aussi inconvenante, m’asséna-t-elle en pensant à Nice, ville dans laquelle elle avait passé son enfance.

- Oui, je suis désolé, dis-je sincèrement.

- Voilà qui est mieux ! Je suis Lorenza Andretti-Gabanna, poursuivit-elle, la directrice de l’agence secrète. Sur ma droite, un membre éminent de l’agence, il s’agit de mon bras droit. Il signe les documents les plus sensibles qui soient. Si j’avais été gauchère, je vous aurais parlé de mon bras gauche. Mais non, aujourd’hui sur ma gauche, debout et plus ahuri que jamais, se trouve monsieur Morteperse, mon assistant qui a oublié chez lui les sujets de votre examen. Selon ses dires, sa femme est en route pour nous les apporter.

- Je vous assure, gémit Morteperse, elle sera bientôt là. Elle possède une puissante berline noire et culottée comme elle est, elle n’hésitera pas à demander son chemin à un passant. Elle sera bientôt là, je vous le répète.

- Vous en êtes sûr ? demanda Lorenza. Cela fait deux heures que vous geignez ça !

- Mais oui, assura Morteperse, j’en suis sûr, aussi sûr que mon frère est médecin dans une clinique un peu plus haut dans la rue.

- Pourquoi toutes ces allusions ? demandai-je à Morteperse. Vous savez quelque chose ?

- Quelque chose à propos de quoi ? rétorqua-t-il.

- Bon, coupa Lorenza, les guignols, j’arrête de suite ces répliques dignes d’un mauvais concours d’improvisation théâtrale et je vais distribuer personnellement les cartes parce qu’à vous deux vous nous avez déjà fait perdre un temps précieux. Alors, Morteperse, vous avez juste le droit de vous taire et vous Sainte-Clark, vous vous asseyez sur cette chaise face à mon bureau et je vais vous présenter les deux autres candidats qui comme vous tenteront de décrocher l’ordre de mission le plus prometteur qu’ait jamais connu notre agence. Un passage à la postérité assuré.

Je pris place. Lorenza, qui avait décidément la langue qui se balançait sous le gibet, continua à accaparer la parole.

- Sainte-Clark, les deux hommes qui se trouvent à votre gauche ont des mâchoires carrées, portent des lunettes noires, des costumes sombres et impeccables, des cravates nouées à la perfection et des parfums poivrés qui captivent l’odorat et brouillent les autres sens, altérant ainsi l’attention de quiconque. Ce sont des agents secrets terriblement efficaces et rigoureux, qui n’oublient jamais d’agir avec classe, dans le raffinement et l’élégance la plus absolue. Monsieur Sainte-Clark, connaissez-vous l’amour du travail bien fait et la bienséance qui vont de pair avec votre rang ?

Comme j’étais occupé à suivre du regard une araignée qui courait sur le plafond, je n’avais pas prêté attention à la question posée. Ce pourquoi je ne répondis pas. Le contraire eut été illogique. Lorenza interféra.

- Sainte-Clark ! Tout va comme vous le souhaitez ? hurla-t-elle.

- Si vous me le demandez, je prendrais bien un petit café, tentai-je.

A aucun moment, je ne pris conscience du culot que j’avais de faire cette demande. Je m’aperçus juste que personne ne me servit. Lorenza soupira.

- Je vous présente donc Boris Peterson dont la femme est boulangère et trompe son mari avec un tailleur de pierre, quel pétrin !

Ledit homme tressaillit, rougit brusquement et se rembrunit presque aussitôt.

- Le troisième et dernier candidat est Ivan Lockwood dont la femme s’appelle Loraine et assiste un médecin dans une clinique proche de l’agence.

L’intéressé plaça son poing devant ses lèvres et toussota. Cette façon de présenter un agent secret en se référant systématiquement aux activités de son épouse me semblait des plus singulières. Comme si Lorenza avait connu mes agissements matinaux. Je souris de me sentir coupable, je n’avais rien à me reprocher.

- C’est peut-être la clinique dans laquelle mon frère exerce, ajouta Morteperse.

- Peut-être bien mon cher Morteperse, le rembarra Lorenza, mais si je vous ai demandé de vous taire, c’était justement pour éviter que vous n’alimentiez la discussion avec des remarques aussi inintéressantes.

Morteperse lâcha une larme. Lorenza exposa la mission de manière lapidaire : « Eliminer Noël et Bonna ». Peterson, Lockwood, Sainte-Clark. C’est à l’un de ces trois agents secrets que reviendrait l’immense honneur de mettre derrière les barreaux le couple mythique du grand banditisme. Noël Joyeux et Bonna Niversaire formaient un couple de truands impitoyables et sanguinaires. Leurs actions d’envergure les plus célèbres, financées pour la plupart par le cheikh Evara, sont l’attaque de la pâtisserie du centre-ville de Bourg-la-Reine, la crucifixion de huit chats près du Colisée à Rome et une attaque à la boule puante dans un sous-marin russe plongé en mer de Barents.

- Bon, dit Lorenza en tapant dans ses mains, nous n’attendrons pas la femme de ce brave Morteperse pour commencer le test. Je vous poserai seulement trois questions pour lesquelles je vous proposerai plusieurs choix. Je vous laisserai vingt minutes de réflexion après vous avoir posé les questions, celles-ci étant relativement ardues.

Je me donnai un peu de courage en prenant une lampée d’un liquide incolore dont je finis là ma seconde flasque.

- Tout d’abord, débuta Lorenza Andretti-Gabanna, où êtes-vous si un commerçant vous demande « Avec ceci ? »…Dans une boucherie ? Dans une boulangerie ? Ou alors dans l’un ou l’autre de ces deux commerces ?

Voilà que la première question me plongeait déjà dans une profonde perplexité. Lorenza pointa alors du doigt une photographie encadrée fixée au mur.

- Sur cette photographie, reprit-elle, le petit lièvre roux nous fait-il signe avec la patte droite ou la patte gauche ?

- N’allez pas si vite, dis-je.

Lockwood et Peterson laissèrent échapper de petits rires aigus, pensant sûrement que je feignais d’avoir des difficultés. Je fis alors un clin d’œil exagéré en me tournant vers eux pour leur indiquer que j’acceptais avec un bonheur comble le rang de boute-en-train en chef auquel leurs rires m’avaient promu. Le désenchantement fut complet lorsque je me tournai vers ma feuille. Je n’avais pas encore répondu à la première question, dont l’intitulé m’échappait maintenant, que Lorenza posa la troisième.



- Enfin, dernière question ! Quel nombre vous demande de répéter un médecin en plaçant son stéthoscope dans votre dos ? Trente trois ou Trois mille trois cent trente trois ?

- Comment ? C’est déjà terminé ? s’étonna Peterson.

- Ces questions saugrenues sont autant d’insultes à nos intelligences, s’enflamma Lockwood, n’est-ce pas Sainte-Clark ?

- Tout à fait. Elles sont tellement simples que j’ai presque envie de ne pas y répondre.

Je profitai de ce début de protestation pour me ressaisir et retrouver un semblant de paix intérieure. Hasard ou fait exprès, les trois questions avaient fait apparaître devant moi les spectres de mes victimes matinales. Il me fallait trouver de l’aide.

- Aïe ! hurla le souffleur, qui se trouvait sous le plancher et dont le visage m’apparaissait par une petite trappe sous le bureau.

Je venais de lui asséner un violent coup de pied dans l’oreille car mes sollicitations antérieures, plus discrètes, accompagnées de regards paniqués n’avaient eu pour effet que de le faire sourire.

- Alors Sainte-Clark ? Un ennui ? questionna Lorenza.

- Non, j’ai une crampe au mollet droit, mais ça va déjà mieux.

- J’ai cru que c’était…Non, c’est idiot, a-t-on déjà entendu un souffleur hurler ?

Le souffleur aurait pu hurler « Oui » mais il ne souhaitait pas entrer dans l’intrigue. Il avait quitté son trou et commençait à marmonner. Tous les occupants de la pièce tendaient l’oreille pour entendre les plaintes du souffleur qu’on devinait maintenant cheminer sous le plancher du bureau.

- On m’avait dit que ça serait un petit boulot tranquille, pestait-il, un boulot qui permettrait à un étudiant de se faire un peu d’argent de poche.

- Et alors, vous êtes exploité ici ? lui demanda un homme éméché qui l’avait rejoint dans les couloirs souterrains le long desquels le souffleur tentait de dissiper sa colère.

- Non, pas du tout, répondit-il, mais on ne m’avait pas dit que je tomberai sur un fou furieux qui me savaterait le visage, qui m’extorquerait des réponses qu’il prétend connaître. Vous comprenez ?

- Ben oui, ce que je comprends surtout c’est que vous laissez votre poste vacant.

- Oui, pour deux raisons, là-haut un homme ayant un fort penchant pour la vodka use de la force et improvise à chaque réplique. De ce fait, je me sens inutile et menacé. Je m’en vais, je fais jouer mon droit de retrait.

- Je vous remplace sur-le-champ ! s’enflamma l’intrus.

- Si ça vous chante, lança le souffleur par-dessus son épaule.

- Retenez bien mon nom, beugla l’homme ivre, je m’appelle Lulu Ragourdin et je ne vous décevrai pas.

« Si personne ne me cherche, vous lui direz que vous ne m’avez pas vu ! » servit de réplique au souffleur alors qu’il s’enfonçait maintenant dans le couloir obscur qui menait aux coulisses. Cette réponse incohérente laissa Lulu sans voix. C’était justement le but escompté par le souffleur qui voulait mettre fin à cette discussion stérile.

vendredi, avril 8 2016

Ibidem - Chapitre 8 / 12 - Pas de vent dans les cheveux pour le conducteur de la décapotable rouge.

Chapitre 8 / 12

Pas de vent dans les cheveux pour le conducteur de la décapotable rouge.

Je marchai d’un bon pas, au milieu de la chaussée, rue des Chercheuses. D’un très bon pas même. Si bien que je finis par dépasser la décapotable rouge que je suivais depuis dix minutes. A l’intérieur, un jeune homme, affalé sur son siège en cuir, lunettes noires sur le nez. Une clope oubliée dans le coin des lèvres lâchait ses cendres sur une chemise blanche et donnait au quidam un air blasé des plus détestables.

- C’est dommage de ne pas profiter davantage de ce beau jouet, l’interpelai-je.

- Mais je suis déjà très en retard alors je préfère ne pas accélérer.

Je ne sus pas s’il s’était là moqué de moi. L’outrecuidant conducteur possédait le moyen de me faire gagner du temps et l’incohérence de sa seule réplique de la nouvelle me permit de me substituer à lui sans trop de scrupules. Il aurait en effet été irresponsable de ma part de laisser le volant entre les mains d’un faible d’esprit. Alors je hurlai juste « Réquisition ! » en l’empoignant, je rendis ses semelles à l’asphalte, m’installai à sa place et j’appuyai sur le champignon. Bien entendu la morille s’écrasa sous mon pied. J’utilisai l’accélérateur ce qui fut, sans commune mesure, un meilleur moyen de faire avancer la voiture. Je compris ce que le jeune fou avait insinué tantôt. Plus j’accélérai, plus l’aiguille des minutes s’affolait sur le cadran de l’horloge. Un mauvais branchement avait couplé les deux mécaniques. En tentant de gagner du temps, je perdis près de deux heures. Mais, au final, j’atteignis tout de même le lieu escompté : j’avais garé le cabriolet contre un lampadaire. Plié, ce dernier pointait en direction d’une clinique.

mardi, avril 5 2016

Ibidem - Chapitre 7 / 12 - Pas d'attente pour les patients de Loraine.

Chapitre 7 / 12

Pas d'attente pour les patients de Loraine.

- Vous avez mangé de l’andouillette ce matin ? me demanda Loraine en replaçant son décolleté.

- Non, ça m’arrive parfois mais pas ce matin, répondis-je, penaud, en frottant ma joue gauche, marquée par cinq doigts rouges.

- Comprenez-moi Monsieur Sainte-Clark, j’aime les gens qui prennent des initiatives mais un bouche-à-bouche, ça ne s’improvise pas.

- Mais alors ? Je ne comprends pas ! Je pensais que ce malaise était un simulacre pour me permettre…

- Suffit ! m’asséna Loraine, je n’ai pas de temps à perdre. Parlez-moi plutôt de votre père ! Comment s’appelle-t-il ?

- Monsieur Sainte-Clark !

- Pas de doute, c’est bien lui.

- Qui ça « lui » ?

- Feu notre directeur ! Toutes mes condoléances, dit-elle en feignant un sanglot.

- Pourquoi me dis-tu ça ?

- Il nous a quittés tôt ce matin.

- Bon sang ! Et moi qui avais rendez-vous pour déjeuner avec lui ce midi.

- C’est tout ce que vous trouvez à dire à une heure aussi grave ?

- Non, je constate une nouvelle fois l’immense modestie de mon père. Il était directeur de clinique et il nous…Et c’est de ma mère et de moi-même dont je parle…Il nous a toujours fait croire qu’il était brancardier.

- Brancardier ? Avec le handicap dont il souffrait ? Vous l’avez cru ?

- Comment ça ? Arrête de faire des mystères !

- Il était quand même…cul-de-jatte ! Excusez-moi d’être aussi crue.

Je n’avais pas compris le terme aux consonances turques que Loraine avait employé : « kudjat ». Mais je répondis sans hésiter.

- Kudjat ? Possible ! J’ai une très mauvaise mémoire visuelle. Mais une chose est sûre, cela ne l’empêchait pas de travailler d’arrache-pied.

- C’est d’une finesse ! Mais j’ai l’impression que nous ne parlons pas du même homme.

- Posez-moi des questions à son propos et nous verrons bien.

- D’accord ! Votre père était bien somnambule ?

- Ben voyons ! Pourquoi pas jongleur ? Non, il avait déjà le vertige en montant sur une chaise alors faire le mariole en marchant sur un fil, je ne pense pas.

- En marchant ? Mais il était cul-de-jatte !

- Ah oui c’est vrai, c’est étrange. On pourrait même se demander ce qui l’a poussé à devenir somnambule.

- Je ne pense pas qu’on le choisisse. Feu votre père me racontait que, souvent, contre son gré, il se levait et allait à travers bois durant la nuit. Heureusement qu’il était nyctalope !

- C’est ignoble ce que tu me racontes, j’en ai la nausée. Si je retrouve ceux qui l’obligeaient à faire ça.

- Ne dramatisez pas. Il le vivait plutôt bien. Et j’ai toujours été la première à venir en aide à votre père. Notamment lors de ses crises d’angoisse. C’était tout de même un drôle de paradoxe pour un directeur de clinique d’être hypocondriaque à ce point, non ?

- Pocondrillac ? Non, je ne trouve pas, je vous rappelle qu’il était kudjat, dis-je d’un ton assuré, le fait d’être kudjat semblant être une excuse fourre-tout.

- Je ne vois vraiment pas le rapport !

- Moi, il me paraît évident le rapport !

- Ah ? Vous êtes vous-même hypocondriaque ?

- Euh…Juste un peu ! Je suis moyen en pocondrillac.

Tandis que je répondais à ses questions, je remarquai que Loraine griffonnait discrètement une feuille de papier posée sur ses genoux. Je renversai ma tête en arrière tout en me cambrant sur ma chaise. Je partis dans un rire saccadé et démoniaque. Je me redressai et j’écarquillai les yeux au point de les exorbiter.

- Que suis-je pour toi Loraine ? demandai-je en la fixant du regard. Un jouet ? Un bouffon ? Au mieux un sujet d’étude ? Tu crois que je ne te vois pas, là, en train de prendre tes notes avec la discrétion d’une collégienne qui triche pour la première fois.

- Comment ça Monsieur Sainte-Clark ?

- Ne joue pas à l’innocente avec moi Loraine ! Ca commence par des œillades de gourgandine pour appâter le lourdaud, moi en l’occurrence. Ca continue par un test bidon et ensuite tu fais mine de t’intéresser à moi, à mon père. Et derrière cette discussion au cours de laquelle tu tentes de simuler la sympathie, le test continue, implacable. Et tu t’amuses, tu plantes tes banderilles.

- Comment ça ? bredouilla-t-elle.

- Tu crois que je n’ai pas remarqué ces mots qui n’existent pas : « kudjat », « hictaclope », « pocondrillac » placés là juste pour me faire réagir.

- Non, je vous assure que non, il y a méprise !

- Ouais, moi aussi je te méprise Loraine

- Voyons, calmez-vous ! Vous voyez le mal partout ! Mon seul souci est que vous vous sentiez à l’aise, que vous ayez confiance en moi !

Je me levai brusquement, ce qui fit sursauter Loraine, et saisit la feuille sur laquelle elle prenait des notes succinctes. Avant de lui recoller la feuille froissée sous le nez.

- Et tu veux que j’aie confiance alors que tu es la première à me tirer dans le dos ? lui demandai-je. Toi, Loraine, tu voudrais me faire croire que tu es avec moi, que tu vas lutter à mes côtés ?

- Arrêtez Monsieur Sainte-Clark, votre charisme de pacotille ne parvient pas à faire passer toute l’émotion de cette scène touchante qui n’est qu’un pur plagiat de la page 157 du dernier roman noir de Mortimer Klagston. En revanche, le caractère pathétique est très bien rendu tant vous êtes ridicule. Lisez au moins la feuille que vous me mettez sous le nez !

- Semoule, poivrons, pois chiches…

Je levai les yeux vers elle. Cela méritait une explication.

- Mes parents me rendent visite ce soir et je pensais préparer un couscous.

A cet instant précis, je sentis une faille s’ouvrir à l’intérieur de mon corps et engouffrer mon cœur, mes tripes et mes tempes. Je me laissais tomber dans le fauteuil et j’ouvris une seconde flasque de vodka. Je baissai la tête, trop fier pour lui montrer mes larmes.

- Alors ce que je vous raconte depuis une heure, ça vous est bien égal, dis-je la voix nouée.

- Mais bien sûr que non ! Il n’y a aucun problème, tu peux venir ce soir, mes parents seront heureux de partager le repas avec toi.

Pour la première fois, Loraine me tutoyait. Cela me fit un bien incroyable.

- Tu peux même dormir chez moi si tu veux, continua-t-elle.

- Avec toi ? osai-je.

- Seulement si tu aimes la choucroute.

- J’adore ça mais…

- Au fait, pour ta collection…Je t’ai ramené, directement du Viêt-nam, un de ces petits hippopotames fuchsia en faïence que tu adores.

Mais comme les réponses de Loraine me semblaient délirantes, je levai les yeux et me redressai dans le fauteuil. Elle raccrocha le combiné de son téléphone.

- Excusez-moi, dit-elle en souriant, j’étais en ligne avec un ami.

C’en était trop. La série des brimades s’allongeait comme si elle devait ne jamais s’achever. Je ne voyais qu’un moyen d’y mettre un terme. Je caressai le chien de mon fusil. Je vissai un silencieux car il s’était mis à japper.

- Mais bon sang Loraine, qui est cette personne derrière toi ? demandai-je en utilisant un subterfuge usé jusqu’à la trame.

- Ne vous fatiguez pas Jimmy-Joyce. Avant que vous ne m’assassiniez froidement, je vous rappelle que je dois vous faire subir un examen médical sommaire.

Elle sortit un stéthoscope de la poche de sa blouse immaculée et me le colla contre le front.

- Dites « trois mille trois cent trente-trois », me demanda Loraine.

- Je n’ai jamais entendu ça ! Les médecins demandent de dire « trente-trois » d’habitude, non ?

- Pas forcément, c’est pour vous éviter de répéter « trente-trois » et puis là, ce n’est pas « d’habitude » dit Loraine d’un air absent, comme si elle était déjà occupée à parlementer avec la Mort qui, elle, patientait dans la salle d’attente aiguisant sa faux en vue de la terrible besogne dont je m’apprêtais à la charger.

- Ah ? Qu’y a-t-il de si différent aujourd’hui ?

- La disparition de votre père ? Cela ne suffit pas ?

- C’est juste, c’est un fait notable !

Loraine s’impatientait. Elle détestait faire attendre ses patients, fusse la Mort.

- Ecoutez Jimmy-Joyce, vous m’êtes bien sympathique mais vous n’êtes pas seul et je ne peux prolonger la consultation plus longtemps. Je vous conseille de vous rendre dans une autre clinique qui se trouve un peu plus bas dans la rue si vous désirez prolonger plus avant ces examens.

Je compris alors que mes doutes du début de la matinée étaient fondés. J’étais dans une véritable clinique et donc très en retard pour mon examen.

- Mince, je suis terriblement en retard, pestai-je, en ouvrant la porte, désireux de m’éclipser au plus vite.

C’est probablement à cet instant que la Mort a pénétré dans la pièce. Je me retournai pour lancer un dernier regard vers Loraine, en guise d’adieu. Mais en entendant ma dernière réflexion, Loraine avait machinalement tourné la tête vers l’horloge qui se trouvait derrière elle. Pour Loraine, la trotteuse arrêta sa course à l’instant où la Mort posa son index à l’arrière de son crâne. On ne se moque pas impunément de Jimmy-Joyce Sainte-Clark.

vendredi, avril 1 2016

Ibidem - Chapitre 6 / 12 - Pas de nouvelle pour Lulu Ragourdin.

Chapitre 6 / 12

Pas de nouvelle pour Lulu Ragourdin.

Lulu avait l’habitude de voir les portes se refermer sur lui. En réalité, être personnage de nouvelle était le rêve le plus cher de Lulu Ragourdin. Mais, comme aucun auteur ne s’intéressait à lui, il s’invitait parfois dans les écrits de Jorge Patoncas ou de Mortimer Klagston. Ce dernier détestait Lulu. Il avait même déclaré à la presse « Cet ivrogne est tellement imbibé d’alcool que son urine en est devenue un liquide inflammable ».

Mais Lulu, fut-il un amoureux avoué des boissons fermentées, n’en avait pas moins un cœur et il fut très affecté par cette virulente vomissure dudit Mortimer. La dépression nerveuse qui l’affecta suite à cette annonce ralentit davantage encore sa recherche d’un rôle dans une quelconque nouvelle.

Mais comme on dit : «  Pas de nouvelle, …

mardi, mars 29 2016

Ibidem - Chapitre 5 / 12 - Pas de Q pour l'alphabet.

Chapitre 5 / 12

Pas de Q pour l'alphabet.

J’entrai dans le bureau de Loraine avec l’intention d’engager une discussion enrichissante et enlevée où la drôlerie ponctuerait avec délice un débat aux accents philosophiques et culturels, nous nous gausserions de la bêtise humaine, je lui parlerai du clair-obscur de Rembrandt et, les larmes aux yeux, avec l’ardent désir de se blottir dans mes bras, elle évoquerait les poèmes de Verhaeren. Tout ne serait pas si facile. Mon survêtement vert vif et mon sourire béat la confortèrent dans l’idée que j’étais un patient de la clinique psychiatrique. Et le docteur Morteperse avait eu la géniale idée de faire retentir le coup de feu alors que je refermai la porte derrière moi. Si bien que la brave et plantureuse Loraine a cru que j’avais claqué la porte avec violence.

- Il serait dans votre intérêt de vous calmer ! m’asséna-t-elle d’entrée de jeu.

Mais comme je n’avais pas compris pourquoi elle m’avait fait cette remarque, je crus qu’il s’agissait d’une sorte de test psychologique pour jauger mes réactions.

- Allez Loraine, dis-je en m’asseyant sur son bureau, tu peux rester naturelle avec moi. On va tout de suite arrêter les petits jeux. Moi, j’ai envie de spontanéité. Tu vois ce que je veux dire ? L’amour dans les champs de blé, la vie de Bohème et tout le toutim.

- Oui oui, moi aussi, dit-elle sans vraiment prêter attention à ce que je disais.

- Par exemple, si je te dis que j’ai envie de t’embrasser, tu réponds quoi ?

- Ca y est, dit-elle en posant une pile de papiers sur son bureau, j’ai retrouvé l’énoncé du test que vous devez passer.

Je comblai ce cruel manque d’intérêt en vidant d’un trait ma première flasque de vodka. Pendant que je m’efforçai de répondre brillamment aux questions posées, Loraine couvrait, au feutre rouge, les copies d’autres candidats avec des signes géométriques auxquels je prêtai des significations extraordinaires. Vînt mon tour. Et, tandis que Loraine corrigeait ma copie, je m’étais levé et, guilleret, amusé par la facilité du test, je laissais ma joie s’extérioriser. Je reprenais, dans une bouillie d’anglais, les paroles de Darling, I’ve always told you to pull the handbrake up when you park on the edge of the cliff, un rock monstrueux de Div Clay-King qui avait fait chavirer le Tennessee dans une douce hystérie durant les années soixante. Ma main droite posée au niveau de l’entrejambe, l’autre en l’air, comme un concurrent de rodéo accroché à un taureau en furie, j’avançai par de légers déhanchements tout en poussant de petits cris aigus d’animal en danger. Loraine, atterrée, me regardait fixement, les lèvres disjointes.

- Ca t’épate ça, hein Loraine ? demandai-je.

Loraine opina du chef, gênée pour moi, ne comprenant pas qu’on puisse se donner en spectacle de la sorte.

- Et ça, tu sais faire ? la relançai-je.

J’enfilai le bras droit dans l’encolure de mon survêtement vert vif, dont l’élasticité n’était qu’un lointain souvenir, et, évacuant l’air de l’aisselle du bras opposé, je reproduisis le bruit de grasses flatulences.

- Et ça ? demandai-je, la voix étranglée par un rire béat.

- Non, non, restons-en là, m’arrêta-t-elle.

Mais Loraine avait à peine articulé le premier mot de cette phrase que je m’étais déjà lancé en avant. Pendant deux secondes, les mains au sol et les pieds en l’air, j’avais tenu un équilibre précaire. S’il n’y avait pas eu cette douleur dans l’avant-bras gauche, j’aurais certainement tenu beaucoup plus longtemps. En tombant en arrière, j’avais décroché un tableau sous verre qui tomba le long du mur comme le couperet d’une guillotine et j’avais emporté un jéroboam d’éther qui éclata sur le sol avec grand fracas.

On toqua à la porte.

- Oui ! répondit Loraine en m’aidant à me relever.

Aucune réaction de la part de la porte.

- Je sais qu’il y a quelqu’un derrière cette porte ! Répondez ! s’agaça Loraine.

Toujours rien.

- Dernier avertissement ! hurla-t-elle en enfilant ses bottes crottées et en chargeant son fusil de chasse.

Alors que Loraine tenait une grenade, la goupille entre les dents, la porte s’ouvrit timidement et la tête d’un homme barbu, aux cheveux hirsutes, passa.

- Je suis paumé, geint-il, je fais quoi moi si vous ne me donnez pas la bonne réplique ?

- Quelle bonne réplique ? demanda Loraine.

- Ben… « Ca c’est le coup de patte à Lulu Ragourdin ! Ta mousse t’attend, hé l’avorton ! » débita le clochard.

Les yeux de Loraine demandaient à l’homme davantage d’explications. Moi, je n’écoutais que d’une oreille, occupé que j’étais à piler du pied les morceaux de verre de la bouteille brisée que j'avais entassés sous le tapis, au centre de la pièce.

- Vous venez pour quoi exactement ? demanda Loraine à l’intrus.

- C’est bien à ce moment que je devais intervenir ? Vous êtes bien Marceline, la poule aux yeux d’or, tenancière d’une maison close clandestine ? demanda l’olibrius couperosé.

- Jamais de la vie ! s’offusqua Loraine.

- C’est vrai que ça ressemble pas à une maison close ici. Oh c’est pas vrai, ragea le clochard, je me suis encore trompé de nouvelle, c’est pas dans celle-ci que je tiens un rôle apparemment.

- Attendez, ne vous fâchez pas, je vais vérifier, dit posément Loraine.

Elle sortit le script d’ « Ibidem » d’un tiroir de son bureau et chercha, dans la précipitation, quelques mots-clés qui auraient pu lui permettre de se repérer dans le déroulement normal de la nouvelle.

- Ah, ça y est ! dit-elle. « … qui tomba le long du mur comme le couperet d’une guillotine et j’avais emporté un jéroboam d’éther qui éclata sur le sol avec grand fracas. Alors que Loraine, effrayée par les gerbes d’éclats de verre, s’accroupissait pour me venir en aide, je me relevai brusquement, la basculai sur le bureau et déboutonnai… ».

- Ca va, il ne faut surtout pas vous gêner, me lança-t-elle méchamment, dégoûtée à lecture de ce qui aurait pu lui arriver sans l’intervention providentielle de Lulu Ragourdin.

Comme je m’efforçais de retirer le moindre éclat de verre qui s’était planté dans ma semelle après avoir troué le tapis – importé directement d’Afghanistan pour la modique somme de douze mille trois cent onze balles – je n’avais pas écouté la lecture du script et je pensais vraiment que Loraine me reprochait ma façon très personnelle de faire le ménage. Aussi, tandis que Loraine se tournait de nouveau vers Lulu Ragourdin, je roulai le tapis et entamai l’opération de ramassage des quatorze kilos de verre pilé.

- Si j’en crois le script, dit Loraine en s’adressant au sympathique clochard, vous ne deviez pas intervenir à ce moment-là…

- Peut-être un peu plus tard ? dit Lulu, tout sourire, exposant ses trois dents, bastions d’une caverne aux relents riches en liaisons –OH.

- Peut-être ? Qui sait ? lança Loraine en terminant ses interrogations par des sourires, ce qui grammaticalement était une erreur mais qui l’aida à ramener plus facilement Lulu Ragourdin jusqu’à la porte. Mais cette Marceline ne me dit rien, conclut Loraine avec dédain.

Et cette fois-ci, au lieu de terminer sa phrase par un point, elle claqua la porte au nez de Lulu Ragourdin. C’était grammaticalement faux également mais cela permit à la phrase précédente de contenir une rime et soulagea un peu Loraine. Elle se tourna vers moi et soupira.

- Vous connaissez ce fou ? me demanda-t-elle alors que je tendais fièrement mes deux sacs de jute emplis de morceaux de verre.

- Non, dis-je, je pose ça où ? demandai-je en désignant un des sacs du menton.

- Je n’en sais rien, dit-elle, mais c’est vraiment très urbain à vous d’avoir tout ramassé, le personnel d’entretien aurait pu s’en charger.

Ma lèvre inférieure trembla et mes yeux s’embuèrent. Je détestais que l’on me tourne en ridicule, que l’on m’humilie. Je n’ai pas rêvé, elle m’a enguirlandé pour que je ramasse le verre concassé et, à l’instant, elle se moque gentiment de moi parce que j’ai obéi à son injonction feutrée. Dépité, j’abandonnai les deux sacs contre le bureau autour duquel nous nous assîmes, en face l’un de l’autre.

- Bon, lança Loraine, si on parlait de votre test ? Je tiens à vous féliciter !

- C’est normal, les questions étaient extrêmement simples, dis-je, en baissant la tête, faussement modeste.

- Oh oh, pas de triomphalisme ! Ce que je voulais dire c’est que pour un homme aux capacités mentales limitées, vous vous en êtes relativement bien tiré. Mais certains autres patients ont fait mieux que vous.

- Comment ça ? Je ne comprends pas ce que tu veux dire…

- Par exemple, là, m’indiqua Loraine en me mettant ma copie sous le nez, vous écrivez « carré » alors que le dessin représente un cube, et là, encore, vous écrivez « rond » alors que…

- Chut, hurlai-je, je sais ! C’est une…boule ! On peut aussi dire « ballon » mais ce n’est pas exactement la même chose. Je m’en rappelle parce que quand j’étais petit, à l’école, il y avait un copain qui était gros et on l’appelait Bouboule.

- C’est bien, dit-elle en me souriant, j’aurais préféré que vous me disiez « sphère », c’est moins sympathique comme surnom mais ça prouve qu’on a un minimum de vocabulaire. Et, regardez, en écrivant votre alphabet, vous avez inversé les lettres X et Y et vous avez oublié la lettre Q. Vous connaissez la lettre Q ?

- Oui, j’ai dû vouloir répondre trop vite.

- Alors donnez-moi un mot qui commence par la lettre Q !

A brûle-pourpoint, aucun mot répondant au critère demandé ne me venait à l’esprit. Elle m’avait lancé ce défi comme elle m’aurait lancé un objet brûlant, il me fallait le recevoir au mieux. Mais sentant le poids de son regard et ne pouvant me détacher de ses lèvres déformées par un léger sourire, moqueur et presque impudent, j’esquivai cet objet brûlant.

- Bon sang ! Je n’en sais rien ! Voilà, tu es contente ? C’est un interrogatoire ? m’emportai-je en tapant du pied dans un des sacs emplis de verre.

- Calmez-vous, c’est juste pour connaître vos limites. C’est le jeu, je vous pousse à bout.

- Oui mais ça commence à bien faire : « Il est dans votre intérêt de vous calmer », « Ramasse le verre », « Bien urbain à vous d’avoir ramassé le verre », « Capacités mentales limitées ». Cela te fait plaisir de m’humilier, de jouer ta madame je-sais-tout ? Dès le début, en lisant l’enseigne « Clinique psychiatrique Sainte-Clark », j’ai su que dans les couloirs de l’agence-mère, mon nom faisait rire et que, depuis le temps que j’ai le dos tourné, ici dans la jungle de Malaisie, ou là, derrière le rideau des chutes Victoria sur le Zambèze, j’imagine facilement les millions de quolibets dont j’ai déjà fait l’objet.

- Quel est votre nom ?

- Ah, enfin une question à laquelle je sais répondre. Mon nom est Jimmy-Joyce Sainte-Clark.

- Non, incroyable ! Mais alors votre père est…bredouilla Loraine avant de perdre connaissance.

vendredi, mars 25 2016

Ibidem - Chapitre 4 / 12 - Pas de chance pour le petit lièvre roux.

Chapitre 4 / 12

Pas de chance pour le petit lièvre roux.

J’arrivai enfin Rue des Chercheuses. Je tentai d’évacuer le stress accumulé suite aux petites altercations matinales en m’infligeant un léger lavage de cerveau. Pour cela, marchant tête baissée, je répétai religieusement «  S’il vous plaît mademoiselle, pouvez-vous m’indiquer les commodités ? ». Je fus fort surpris lorsque, redressant la tête, une heure et vingt minutes plus tard, toujours Rue des Chercheuses, j’eus sous les yeux une énorme enseigne blanche sur laquelle on pouvait lire, s’étalant en larges caractères d’imprimerie bleu marine, l’inscription « Clinique psychiatrique Sainte-Clark ». Oui, la clinique factice qui cachait la maison-mère de notre organisation portait mon nom. Je pénétrai dans l’enceinte de la clinique et suivis une courte allée bordée de conifères nains. J’oubliai vite cette haie d’honneur minable, indigne de mon rang et, poussant violemment les deux battants de verre de la porte d’entrée, j’entrai à pas lents. La fluidité de mes mouvements me faisait ressembler à un guerrier immortel qui reviendrait victorieux d’une croisade menée en des temps immémoriaux. On ne se moque pas impunément de J-J Sainte-Clark. Je ne mettais jamais les pieds à l’agence mère alors la direction, ce foutu Morteperse en tête, en avait profité pour donner mon nom à l’agence, poussant même le vice jusqu’à accoler le mot « psychiatrique » à mon nom. C’était si drôle. Impitoyable, tel allait être le maître-mot de ma conduite à venir. On ne joue pas avec l’honneur de J-J Sainte-Clark. Les bureaucrates de l’agence allaient le découvrir à leurs dépens. Avec cette blague de collégiens c’est leurs propres vies qu’ils avaient mises dans la balance.

- Eh les planqués ! Il faut payer l’addition maintenant ! hurlai-je, seul au milieu du hall d’entrée.

- Pardon monsieur, veuillez vous calmer, c’est une clinique ici ! dit un homme dans mon dos.

Je ne me retournai pas, serrant les poings, tentant d’intérioriser ma rage, afin d’épargner la vie de ce malheureux. Mais la colère se montra plus pugnace que la raison et un rictus tordit mes lèvres à m’en défigurer. Tant pis pour lui, cet homme serait bientôt un martyr. « A Dieu vat ! Tu périras pour l’exemple ! » marmonnai-je. Je me retournai en souriant sadiquement. Jamais au grand jamais je n’avais vu un homme aussi imposant. Il s’appelait probablement Hercule et avait la taille de la constellation du même nom.

- Pardon, je n’ai pas entendu ce que vous disiez, grommela-t-il d’une voix caverneuse.

- Tant pis…lui assénai-je, usant là mon ultime cartouche de témérité.

- Comment ça « tant pis » ?

- Tant pis, je vais répéter…Pouvez-vous m’indiquer les commodités ?

- Les quoi ? grogna l’homme à l’uniforme.

- Exceptionnel, hurlai-je, vous jouez à la perfection votre rôle de vigile intellectuellement limité. Vous feignez de ne pas comprendre ce que je vous dis parce que j’ai oublié de vous dire « s’il vous plaît mademoiselle ».

- Attention à ce que vous disez monsieur ! Je ne frappe jamais les patients de la clinique mais je pourrais faire une exception pour vous.

- Oublions ce malentendu. Je suis de la maison aussi. Je vais répéter entièrement la formule magique : « S’il vous plaît mademoiselle, pouvez-vous m’indiquer les commodités ? ».

Je me réveillai une heure plus tard, dans l’obscurité, allongé sur un sol au carrelage glacé. Une main tâtonna à l’emplacement probable d’un interrupteur. Les néons vomirent leur lumière blanche et aveuglante. Un homme à l’air peu affûté qui portait le même survêtement que moi entra, un sourire de bienheureux sur les lèvres. Il urina dans un coin de la pièce contre le mur carrelé et sur la sacoche destinée à Monsieur Morteperse. Il partit en souriant. Je lui rendis son sourire dont je n’avais nullement besoin. C’est seulement maintenant que je remarquai que ma lèvre inférieure était fendue et qu’une de mes arcades, gonflée, était couverte de sang séché. Le vigile teigneux de l’entrée n’avait pas retenu ses coups et au lieu de me conduire au bureau de la direction, comme prévu à l’énoncé du mot de passe, il m’avait amené aux toilettes. Il y avait probablement un passage secret, il me fallait juste découvrir le moyen de faire pivoter un pan du mur ou d’ouvrir une trappe. Je me relevai et je commençai mes recherches. Je décrochai tous les miroirs, je vidai la bouteille de savon liquide qui dégoulina sur le sol, je tirai les chasses d’eau et démontai même les plaques constituant le faux plafond mais je ne découvris rien. J’époussetai mon survêtement couvert de poudre plâtreuse. J’entassai la demie-tonne de gravats accumulés suite à mes travaux de prospection et je me lavai les mains. Alors que je pressai le bouton du séchoir à mains électrique, un homme au costume et à la cravate sombres entra comme s’il y avait eu un lien de cause à effet entre ces deux actions.

- C’est vous le responsable de ce foutoir ? me demanda-t-il.

- Oui, j’étais bien obligé ! C’est sympathique de votre part de préciser le code secret pour entrer mais le coup du séchoir électrique, il aurait fallu l’indiquer en post-scriptum.

- Je ne comprends pas de quoi vous parlez. Vous êtes plombier ? Electricien ?

- Ne poussons pas trop loin cette mascarade. Est-ce que je vous ai demandé si vous étiez docteur ?

- Mais je suis docteur !

Je pouffai de rire.

- Ne te fatigue pas mon brave, je suis de la maison !

- Oui, j’ai bien remarqué votre beau survêtement vert. Suivez-moi !

Et je suivis l’homme qui se prétendait docteur le long de couloirs étroits où nous croisâmes des hommes et des femmes aux sourires béats et aux yeux fixes et globuleux qui portaient tous des survêtements identiques au mien.

- Ce sont des figurants ? demandai-je.

- Bien sûr, dit-il, et dans cette clinique, ils jouent à la perfection leurs rôles de patients.

Devant tant de cynisme, je ne savais plus que penser. Et si cette clinique était un véritable centre de soins psychiatriques. Le seul moyen de le savoir était de s’assurer qu’aucun salarié de cette clinique ne se nommait Morteperse. Mais quand le destin s’acharne, on ne peut lutter. Et si mes doutes étaient fondés et auraient pu me permettre de retrouver le chemin de la vérité, le dialogue qui suivit compromit définitivement les chances de me sortir de mes fourvoiements.

- Vous connaissez monsieur Morteperse ?

- Je le connais extrêmement bien ! C’est moi-même !

Nous nous installâmes dans de confortables fauteuils de cuir sitôt arrivés dans son bureau. On aurait cru le cabinet d’un véritable médecin. Mes condoléances, dis-je en lui tendant la sacoche tachée d’urine, votre femme m’a demandé de vous remettre ceci avant de rendre son dernier souffle. Comment ça ? demanda le docteur Morteperse, la lèvre inférieure tremblante.

C’est une situation à laquelle je n’avais jamais été confronté. Je ne savais comment lui annoncer la nouvelle alors j’essayais d’y mettre le plus de tact possible.

- Votre femme a cassé sa pipe sous mes yeux.

- Ah ? Comment cela s’est-il produit ? demanda Morteperse, sous le choc.

- Pour tout dire, l’ambiance n’était pas géniale. Cela avait pourtant bien commencé. Ce matin, en plein centre-ville, elle m’a abordé, baissant la vitre de sa berline noire, l’air aguicheur, le sourire vicieux, telle une gourgandine qui aurait voulu m…

- Je vous en prie ! trémola Morteperse, des larmes grosses comme des pommes pourries sur les joues.

- Quand on s’est quitté, elle avait moins fière allure, elle bavait et saignait à flots goulus. Rassurez-vous, c’est allé très vite, elle n’a pas souffert…Voilà monsieur Morteperse, je crois qu’on s’est tout dit…J’étais initialement venu passer un examen mais il y a fallu que ce drame vienne me gâcher la matinée. Bon, maintenant, je vous ai remis votre sacoche alors j’aimerais qu’on mette un terme à cette triste foire et qu’on aborde enfin des sujets sérieux…mon examen par exemple.

- Excusez-moi, pleurnicha Morteperse, je suis abattu.

- Comme votre femme, murmurai-je pour moi-même.

- Hein ? s’étonna Morteperse. Qu’avez-vous dit ?

- Rien, hurlai-je en renversant le bureau sur les genoux de Morteperse, je n’ai rien dit alors vous vous calmez, compris ?

- Excusez-moi, bredouilla le docteur, je m’emporte, j’avais entendu « Comme votre femme » comme si vous aviez avoué être son assassin, c’est absurde !

- Ouais…Et encore, je trouve que vous êtes gentil avec vous-même en vous limitant au mot « absurde ».

- Hmm…Mais, au fait, demanda Morteperse en remplaçant l’ampoule de sa lampe de bureau, brisée suite à mon accès de colère, dans quelles circonstances ma femme est-elle décédée ?

Je regardai ma montre, l’air excédé, et je poussai un long soupir.

- Je ne sais pas si j’ai vraiment beaucoup de temps à vous consacrer. Surtout que mon récit risque de durer un moment. Vous savez, votre femme a agonisé plusieurs heures, elle a terriblement souffert, dis-je contredisant mes dires précédents. Vous voulez vraiment que je vous parle de ses appels au secours, de ses regards pathétiques, de sa main tendue vers moi et de ses ultimes convulsions ?

- Oui, je vous en prie !

- Vous savez qu’est-ce que c’est un ravin ? demandai-je à Morteperse.

- Un ravin ? En plein centre-ville ?

- Oh ! tonitruai-je, frappant du poing sur le bureau. Qui est-ce qui raconte ? C’est vous ou c’est moi ?

- Oui mais quand même ... Un ravin.

- Bon, allez-y, racontez la suite ! le défiai-je.

Morteperse, quelque peu irrité par mes sautes d’humeur, fit une petite moue d’enfant gêné et attendit que je reprenne la parole, sentant, circonspect, qu’il valait mieux se taire que de balbutier quoi que ce soit, fussent de plates excuses.

- Bon, je reprends. Pouvez-vous imaginer ces énormes camions qui filent à vive allure à travers le désert de l’ouest américain ?

Le docteur Morteperse me fixait, l’air bovin, en se demandant probablement si, oui ou non, j’étais un patient de la clinique. Il hocha légèrement la tête pour m’indiquer qu’il consentait à écouter mon récit jusqu’au bout.

- Hmm…ajouta-t-il pour accompagner son geste.

- Toutes sirènes hurlantes !

- Hmm…

- Sa tuyauterie chromée, dardée vers le ciel !

- Hmm…

- Telle un orgue qui implorerait les dieux !

- Hmm…

- « Epargnez la vie de cette malheureuse » dirait une timide prière !

- Hmm…lâcha Morteperse, plus dubitatif que jamais.

- Et là, l’imprévisible qui surgit, le monstrueux poids lourd dérape, se renverse, fait sept tonneaux et continue à glisser sur le flanc, emporté par sa phénoménale inertie, comme une bête blessée mais non résignée.

- Hmm…

- Pendant que le camion tournoyait sur le macadam, il faut imaginer la cargaison, éjectée partout aux alentours, des barriques de vin d’au moins cinq cent litres projetées à cinquante ou soixante mètres de hauteur … et éclatant au sol, une vraie mare de sang !

- Et ma femme ? demanda Morteperse.

- Aurais-je omis ce détail ? me demandai-je à voix haute, l’air désolé. Votre femme est morte !

- Merci de me le rappeler mais je voudrais juste comprendre le lien entre le décès de ma femme et cet accident de poids lourd.

- Le camion, renversé, fondait sur nous à presque cent cinquante kilomètres-heure. Les ridelles raclaient le bitume, soulevant des gerbes d’étincelles à quatre mètres du sol, dans un vacarme de guerre, né du métal et du feu, un peu comme…

Je saisis la lampe de bureau de Morteperse et la jetai contre la vitre en espérant reproduire le fracas que je m’efforçais de décrire. Le carreau céda facilement et, de ce fait, quasiment sans bruit.

- Qu’est-ce qui vous prend ? demanda Morteperse en se précipitant vers la fenêtre. Vous êtes fou ! Ma lampe !

- Taisez-vous ! dis-je, de manière à la fois autoritaire et nonchalante, en sortant ma flasque de vodka. Voyant la carcasse en feu qui grondait derrière elle, votre femme a juste eu le temps de me faire quatre bises et de démarrer. C’est alors qu’un lièvre a traversé la rue. Voulant l’éviter, votre femme a fait un écart et s’est faite embarquer par le camion fou. Foudroyée par le coup du lapin, votre femme n’a pas souffert. Et tous, le camion, votre femme, sa voiture et le petit lièvre roux ont fini dans le ravin, dans une énorme boule de feu.

- J’ai beaucoup de peine à croire à toute cette histoire. Un lièvre…Le coup du lapin…

- Oui je comprends, dis-je après avoir bu une bonne rasade de vodka, ça a l’air monté de toutes pièces, très romanesque, vous pourriez même croire que c’est moi qui ai inventé cette histoire, hein ?

- Hmm…

- Hein ? insistai-je.

- Oui, je pourrais croire que c’est vous qui avez inventé toute cette histoire.

- Mais ce n’est pas moi ! C’est un complot !

- Le lièvre avait comploté avec le chauffeur du camion peut être ? demanda Morteperse.

- Ne faites pas le malin avec moi ! lui assénai-je avant de prendre une goulée de vodka.

- Alors ? Qui ?

Je ne répondis rien, je griffonnai juste sur un papier : « Omerta. Rendez-vous demain. A midi. Place de l’hôtel de ville. ». Morteperse lut ma note.

- Pas possible, dit-il, je ne pourrai être là. Je me serai suicidé.

- Cela tombe plutôt bien, lui répondis-je, j’avais l’intention de vous poser un lapin

En entendant le mot "lapin" Morteperse gémit et laissa échapper quelques larmes.

- Venez, dit Morteperse, en m’invitant à passer dans le bureau contigu au sien. Voici Loraine, mon assistante, elle vous fera passer l’examen pour lequel vous êtes venu.

Le docteur Morteperse m’accompagna sous le chambranle de la porte et me poussa dans le bureau de Loraine. Sans dire un mot, il m’abandonna, retourna dans son bureau en refermant la porte qui séparait les deux pièces. Seul, le docteur réajusta sa blouse et, s’asseyant dans son siège de cuir, ouvrit un tiroir dans lequel il cachait une arme à feu d’un impressionnant calibre. Il se dit que sans sa femme, sa vie ne serait plus qu’un immense gâchis. Et certain d’avoir échoué dans sa quête du bonheur, de n’avoir pas compris le sens profond de la vie et d’avoir trop souvent mis la détente à l’index il décida de poser son index sur la détente de son pétard. Tandis que j’essayai de sympathiser avec Loraine en lui proposant une lampée de vodka, nous entendîmes une détonation provenant du bureau du docteur Morteperse.

De l’autre côté de la cloison, alors que la balle chatouillait sa luette, Morteperse se rappela qu’il était un célibataire endurci et qu’en conséquence aucune femme ne partageait sa vie.

mardi, mars 22 2016

Ibidem - Chapitre 3 / 12 - Pas d'occiput pour l'hystérique.

Chapitre 3 / 12

Pas d'occiput pour l'hystérique.

Je marchais lentement tout en me remémorant le code qui me permettrait d’entrer dans l’agence sans encombre : «  S’il vous plaît mademoiselle, pouvez-vous m’indiquer les commodités ? ». Une question simple et passe-partout. Cette insignifiante astuce et l’amour de la simplicité nourrissaient ma fierté d’être agent secret. Et je pensais sincèrement que mon enthousiasme béat et ma volonté de bien faire me suffiraient amplement à passer avec succès l’examen qui m’attendait dans une heure. J’avais tout prévu, ayant même enfilé mon survêtement vert vif au cas où l’examen comporterait des épreuves sportives.

Une berline noire s’arrêta à ma hauteur. La superbe conductrice baissa la vitre.

- Pardon monsieur, savez-vous où se trouve la Rue des Chercheuses, s’il vous plaît ? demanda-t-elle.

- Les femmes ne peuvent y accéder, dis-je, l’air railleur, auquel cas la rue s’appellerait Rue des Trouveuses !

- Très drôle, dit-elle sans esquisser un sourire, mais c’est urgent, je n’ai pas le temps de lézarder, moi !

- D’accord…Alors, vous prenez la première à gauche, dis-je en lui indiquant la première rue sur la droite, et vous continuez…

- Attendez ! me coupa-t-elle. Avant de continuer, vous me dites « à gauche » et vous m’indiquez la droite, je vais où ?

- Madame a le sens de l’humour aussi à ce que je vois !

- Je vous ai dit que c’était urgent ! hurla-t-elle.

- Ca c’est ma main droite ? demandai-je en levant ladite main.

- Vous vous fichez de moi ?

Sa réponse cinglante ne m’avança pas énormément. Je ris jaune.

- Allez, pesta-t-elle, c’est urgent, j’ai un document à apporter à la clinique.

Subitement, ma gêne s’effaça et laissa place à un air triomphant. Je venais de trouver une solution qui m’évitait de lui expliquer le chemin. Tant mieux, j’avais une légère tendance à confondre ma droite et ma gauche.

- Pas de problème madame, dis-je, c’est là que je me rends, confiez-moi votre document, il sera en sécurité.

- Je dois m’assurer d’une chose. Votre clinique, c’est une clinique « clinique » ou une clinique « pas clinique » ?

Apparemment, il y avait eu du grabuge en centre-ville car deux ambulances passèrent en trombe près de nous, toute sirène hurlante. Comme je n’avais pas entendu ce que la conductrice de la berline me demandait, je répondis une banalité.

- Non merci, je ne fume pas !

- D’accord, c’est bien…Mais c’est une clinique « clinique » ou une clinique « pas clinique », si vous voyez ce que je veux dire.

- Ben ouais, je comprends, je ne suis pas bête quand même ! C’est une clinique « un peu clinique » mais n’exagérons rien, elle est pas « trop trop clinique » quand même.

- Bon, je vous fais confiance ! Voilà, mon mari, monsieur Morteperse, a oublié sa serviette, il faudrait lui apporter. Prenez-la, elle est dans le coffre !

J’ouvris le coffre, il contenait une sacoche de cuir, une couverture noire et un torchon sale. Je pensais que c’était ce dernier qu’elle désignait par le mot « serviette ». Je le pris et fermai le coffre.

- Voilà, dis-je en lui montrant le torchon huileux. Alors, je donne ça à monsieur Morteperse !

- Non, vous m’avez mal comprise.

- J’ai écorché votre nom ?

- Non, ça, c’est un chiffon sale, vous le remettez dans le coffre et vous prenez ce que je vous ai demandé.

Je rangeai le chiffon et comme j’hésitais entre la sacoche de cuir et la couverture, j’essayai de gagner du temps en engageant la discussion sur un air sympathique.

- Ah ouais, je me disais aussi « Ben qu’est-ce que monsieur Morteperse va faire d’un chiffon ? Des travaux de plomberie ? Sans boîte à outils ? Ca paraissait assez difficile à avaler. »

- Vous n’avez pas l’air de savoir qui est mon mari. C’est lui qui a créé la soi-disant clinique. Un soir il est rentré et m’a dit « Chérie, il faut donner une couverture à l’agence ». Et mon mari est un homme de parole. Aussitôt dit aussitôt fait !

Sûr de mon choix, je saisis la couverture et, me mettant à quatre pattes, je me camouflai dessous. Longeant la voiture, je rampai jusqu’à être au niveau de madame Morteperse.

- Bouhou ! hurlai-je en me relevant. Je suis le fantôme de la nuit !

- Bon sang, tonitrua-t-elle, arrêtez de faire l’abruti !

- Excusez-moi, dis-je en découvrant mon visage, je vous embête alors que vous êtes une femme géniale, d’une générosité rare. Moi-même, à chaque fois que je téléphone à l’agence on me dit « Si tu pouvais ramener une couverture » ou encore « Eh J-J, on n’a jamais trop de couverture ! ». Mais, moi, ça me passe au-dessus de la tête puisque je ne mets jamais les pieds à l’agence. En gros vous êtes formidable et moi je suis un sale égoïste.

- Mais je me contrefous de vos états d’âme monsieur ! Les étalages de sentiments, ce n’est pas mon truc. Alors vous arrêtez vos pitreries, vous prenez la sacoche et vous la remettez à mon mari, c’est compris ?

A cet instant, je devins un autre. Pris dans une sorte de transe, je jetai la couverture au visage de madame Morteperse et, collant mon canon à l’arrière de son crâne, je signai mon acte dans un bruit étouffé.

« Prends la serviette ! ». « Prends la couverture ! ». « Prends la sacoche ! ». Je veux bien être gentil et rendre service mais il y a des limites à ne pas dépasser.

J’enclenchai les feux de détresse de la berline, je pris la sacoche dans le coffre et continuai mon chemin.

vendredi, mars 18 2016

Ibidem - Chapitre 2 / 12 - Pas de tartelette au citron pour le petit déjeuner.

Chapitre 2 / 12

Pas de tartelette au citron pour le petit déjeuner.

Ce matin, je me réveillai tôt. Je venais d’ouvrir les yeux. L’écran de mon réveil digital affichait « 06:12 » et, en plus petit, en haut à gauche, 11/06, ce qui correspondait à la date convenue pour le grand rassemblement à l’agence mère, à Compiègne. Je m’appelais Jimmy-Joyce Sainte-Clark mais plus couramment, on m’interpellait avec un « Eh J-J ! ». J’étais agent secret depuis quelques mois et je partageais mon temps entre Londres, Caracas et Manille. Alors, même si je possédais un coquet pied-à-terre à Compiègne même, je ne m’étais jamais rendu au quartier général de notre organisation secrète. Tout ce que je savais, c’est que le bâtiment avait été maquillé en petite clinique de quartier.

J’écartai la bouteille de vodka vide qui se trouvait sur ma table de chevet et saisis la lettre d’invitation que j’avais reçue deux mois plus tôt. Je la relus à voix haute.

- Compiègne, le 05 avril 2016…nanana…mérite…et bravoure…nanana…invitons le 11 juin prochain à 8h00…nanana…au 132, Rue des Chercheuses…nanana… afin de subir un examen de la plus haute importance…nanana…A l’accueil, le code pour pouvoir entrer sera : «  S’il vous plaît mademoiselle, pouvez-vous m’indiquer les commodités ? » …nanana…charmante hôtesse…nanana… rendez-vous pour dîner …nanana… Vous monterez bien prendre un dernier verre ? …nanana…Qu’est-ce que vous faîtes ? Mais lâchez-moi …nanana…et la demoiselle en question vous indiquera mon bureau…nanana…Signé La Direction Générale, L.Andretti-Gabanna.

J’avais une gueule de bois terrible. C’est idiot mais le mot « examen » m’avait angoissé et, hier soir, j’avais dû me saouler pour parvenir à m’endormir. Je me préparai rapidement et, désireux de prendre l’air, je décidai de me rendre à ce rendez-vous à pied.

Et, alors que j’allai nonchalamment par-delà les chemins terreux et les rus tranquilles de la verte et immense forêt qui bordait la cité, j’aboutis, presque par hasard au détour d’un bosquet, au centre-ville de Compiègne. Là, bouleversé par l’odeur de mousse humide et la fraîcheur du vent qui perdait ses dernières forces dans les vieilles ruelles piétonnes, je tentai de me raccrocher à quelques fragments de réalité et, passant devant une boulangerie dont la vitrine m’allécha, j’entrai à l’intérieur. Mon entrée fracassante ne manqua pas de faire sursauter la délicieuse boulangère à qui le tailleur seyait très bien et dont les pâtisseries sentant l’ambre me mirent davantage encore en appétit. Mon entrée ne manqua pas davantage encore de faire sauter le tailleur sur la fracassante boulangère sentant l’ambre dont les délicieuses pâtisseries, à qui cela seyait très bien, me mirent en appétit. Je sommai le tailleur de reprendre sa pierre et de cesser d’importuner cette pauvre artisane. Stoïque, il s’exécuta…à coups de burin, le malheureux. Je l’achevais d’une balle dans l’occiput, c’était ma signature dans le milieu. Et pendant que deux figurants aux allures minables déguisés en brancardiers embarquaient le corps, je présentai ma carte d’agent secret à la boulangère ébahie.

- J-J Sainte-Clark, agent secret, je voudrais une tartelette au citron, s’il vous plaît, dis-je.

- C’est un achat ou une réquisition ? demanda-t-elle.

- Excusez-moi, c’est un simple réflexe, dis-je, amusé, en rangeant ma carte.

- Excusez-moi également, dit-elle en souriant, nous, nous ne faisons pas dans la tartelette au citron.

- Ah ah, pouffai-je, excusez-moi encore mais y-a-t-il quelque chose de honteux à faire des tartelettes au citron ? Ma mère était dans la tartelette au citron, ma grand-mère aussi…Cela vous en bouche un coin ça ma p’tite dame, hein ?

- Excusez-moi de vous avoir offensé, je voulais juste vous dire que la maison ne vendait pas de tartelettes au citron, c’est tout.

- Ah nan, excusez-moi, vraiment, je me laisse emporter et je vous raconte n’importe quoi, ma grand-mère faisait dans la tartelette à la rhubarbe. D’ailleurs, à cause de ça, toute la famille la snobait et omettait de l’inviter pour les repas.

- Excusez-moi mais votre vie de famille ne m’intéresse que très moyennement et je voudrais savoir si je vous sers quelque chose.

- Excusez-moi, je suis réellement embarrassé, je ne sais que choisir. La maison fait dans quoi ? Les vidanges gratuites ? La taille des pierres ? demandai-je pour lui rappeler le douloureux épisode qu’elle venait de vivre.

- Excusez-moi aussi de vous ramener aussi durement à la réalité mais le meurtre, car c’est bien de cela qu’il s’agit, et tous les agissements commis ici seront relatés à la puissance mille auprès de la police, me menaça la boulangère.

- Excusez-moi de vous rappeler que la police…c’est moi.

- Excusez-moi de toujours avancer des arguments contre votre incroyable perspicacité, mais je ne comprends pas pour quel obscur motif vous avez abattu mon mari de sang-froid.

- Ah, le tailleur de pierre, c’était votre mari ?

- Plus ou moins.

- Ben … Excusez-moi d’avoir trucidé votre mari, j’en suis sincèrement désolé mais le batifolage et les jeux de mains devant la clientèle, je trouve ça un peu limite et en tant que défenseur de l'ordre et des bonnes mœurs, j’ai cru bon de … de … Enfin ! Un peu de bon sens que diable ! Avouez que c’était un peu limite ! Devant la clientèle ! Devant les enfants !

- Mouais … Admettons ! concéda la boulangère.

- Allez, pour me faire pardonner, mettez-moi un pain aux raisins !

- Avec ceci ?

- Ah, je croyais que c’était seulement dans les boucheries qu’on demandait « Avec ceci ? » comme si le client était obligé d’acheter la moitié du magasin avant de sortir.

- Et bien apprenez, cher monsieur, que la question peut également être posée dans une boulangerie comme vous venez d’en avoir l’éclatante démonstration.

Là, je devais avouer qu’elle m’avait bien mouché la boulangère. Son petit air supérieur et sa façon subtile de se gausser de moi à chacune de ses répliques m’avaient passablement irrité. Désormais, tout irait très vite.

- Je m’en vais, j’en ai soupé des excuses ! Oh, regardez ! dis-je en pointant du doigt le mur derrière elle.

A peine avait-elle tourné la tête qu’une balle de gros calibre se logea dans son occiput. La boulangère s’abattit lourdement sur le sol. Je quittai les lieux sans hâte et je marchai à nouveau dans les rues paisibles de la ville encore endormie. De toute façon je n’avais pas de quoi payer ce pain aux raisins.

Ce qui m’agaçait le plus, c’est que ma marque personnelle – la trépanation de l’occiput – m’obligeait souvent à tirer dans le dos ou à profiter du manque de méfiance des braves gens avec le coup classique du « Oh regarde là-bas ! ».

mercredi, mars 16 2016

Ibidem - Chapitre 1 / 12 - Pas d’anniversaire pour moi le 11 juin !

Chaque mardi et vendredi des 6 semaines à venir, je vous proposerai de suivre les aventures de Jimmy-Joyce Sainte-Clark, un agent secret un peu benêt. En espérant vous faire rire et sourire dans mon univers loufoque où je joue avec le fond et la forme.


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