Ibidem - Chapitre 3 / 12 - Pas d'occiput pour l'hystérique.

Chapitre 3 / 12

Pas d'occiput pour l'hystérique.

Je marchais lentement tout en me remémorant le code qui me permettrait d’entrer dans l’agence sans encombre : «  S’il vous plaît mademoiselle, pouvez-vous m’indiquer les commodités ? ». Une question simple et passe-partout. Cette insignifiante astuce et l’amour de la simplicité nourrissaient ma fierté d’être agent secret. Et je pensais sincèrement que mon enthousiasme béat et ma volonté de bien faire me suffiraient amplement à passer avec succès l’examen qui m’attendait dans une heure. J’avais tout prévu, ayant même enfilé mon survêtement vert vif au cas où l’examen comporterait des épreuves sportives.

Une berline noire s’arrêta à ma hauteur. La superbe conductrice baissa la vitre.

- Pardon monsieur, savez-vous où se trouve la Rue des Chercheuses, s’il vous plaît ? demanda-t-elle.

- Les femmes ne peuvent y accéder, dis-je, l’air railleur, auquel cas la rue s’appellerait Rue des Trouveuses !

- Très drôle, dit-elle sans esquisser un sourire, mais c’est urgent, je n’ai pas le temps de lézarder, moi !

- D’accord…Alors, vous prenez la première à gauche, dis-je en lui indiquant la première rue sur la droite, et vous continuez…

- Attendez ! me coupa-t-elle. Avant de continuer, vous me dites « à gauche » et vous m’indiquez la droite, je vais où ?

- Madame a le sens de l’humour aussi à ce que je vois !

- Je vous ai dit que c’était urgent ! hurla-t-elle.

- Ca c’est ma main droite ? demandai-je en levant ladite main.

- Vous vous fichez de moi ?

Sa réponse cinglante ne m’avança pas énormément. Je ris jaune.

- Allez, pesta-t-elle, c’est urgent, j’ai un document à apporter à la clinique.

Subitement, ma gêne s’effaça et laissa place à un air triomphant. Je venais de trouver une solution qui m’évitait de lui expliquer le chemin. Tant mieux, j’avais une légère tendance à confondre ma droite et ma gauche.

- Pas de problème madame, dis-je, c’est là que je me rends, confiez-moi votre document, il sera en sécurité.

- Je dois m’assurer d’une chose. Votre clinique, c’est une clinique « clinique » ou une clinique « pas clinique » ?

Apparemment, il y avait eu du grabuge en centre-ville car deux ambulances passèrent en trombe près de nous, toute sirène hurlante. Comme je n’avais pas entendu ce que la conductrice de la berline me demandait, je répondis une banalité.

- Non merci, je ne fume pas !

- D’accord, c’est bien…Mais c’est une clinique « clinique » ou une clinique « pas clinique », si vous voyez ce que je veux dire.

- Ben ouais, je comprends, je ne suis pas bête quand même ! C’est une clinique « un peu clinique » mais n’exagérons rien, elle est pas « trop trop clinique » quand même.

- Bon, je vous fais confiance ! Voilà, mon mari, monsieur Morteperse, a oublié sa serviette, il faudrait lui apporter. Prenez-la, elle est dans le coffre !

J’ouvris le coffre, il contenait une sacoche de cuir, une couverture noire et un torchon sale. Je pensais que c’était ce dernier qu’elle désignait par le mot « serviette ». Je le pris et fermai le coffre.

- Voilà, dis-je en lui montrant le torchon huileux. Alors, je donne ça à monsieur Morteperse !

- Non, vous m’avez mal comprise.

- J’ai écorché votre nom ?

- Non, ça, c’est un chiffon sale, vous le remettez dans le coffre et vous prenez ce que je vous ai demandé.

Je rangeai le chiffon et comme j’hésitais entre la sacoche de cuir et la couverture, j’essayai de gagner du temps en engageant la discussion sur un air sympathique.

- Ah ouais, je me disais aussi « Ben qu’est-ce que monsieur Morteperse va faire d’un chiffon ? Des travaux de plomberie ? Sans boîte à outils ? Ca paraissait assez difficile à avaler. »

- Vous n’avez pas l’air de savoir qui est mon mari. C’est lui qui a créé la soi-disant clinique. Un soir il est rentré et m’a dit « Chérie, il faut donner une couverture à l’agence ». Et mon mari est un homme de parole. Aussitôt dit aussitôt fait !

Sûr de mon choix, je saisis la couverture et, me mettant à quatre pattes, je me camouflai dessous. Longeant la voiture, je rampai jusqu’à être au niveau de madame Morteperse.

- Bouhou ! hurlai-je en me relevant. Je suis le fantôme de la nuit !

- Bon sang, tonitrua-t-elle, arrêtez de faire l’abruti !

- Excusez-moi, dis-je en découvrant mon visage, je vous embête alors que vous êtes une femme géniale, d’une générosité rare. Moi-même, à chaque fois que je téléphone à l’agence on me dit « Si tu pouvais ramener une couverture » ou encore « Eh J-J, on n’a jamais trop de couverture ! ». Mais, moi, ça me passe au-dessus de la tête puisque je ne mets jamais les pieds à l’agence. En gros vous êtes formidable et moi je suis un sale égoïste.

- Mais je me contrefous de vos états d’âme monsieur ! Les étalages de sentiments, ce n’est pas mon truc. Alors vous arrêtez vos pitreries, vous prenez la sacoche et vous la remettez à mon mari, c’est compris ?

A cet instant, je devins un autre. Pris dans une sorte de transe, je jetai la couverture au visage de madame Morteperse et, collant mon canon à l’arrière de son crâne, je signai mon acte dans un bruit étouffé.

« Prends la serviette ! ». « Prends la couverture ! ». « Prends la sacoche ! ». Je veux bien être gentil et rendre service mais il y a des limites à ne pas dépasser.

J’enclenchai les feux de détresse de la berline, je pris la sacoche dans le coffre et continuai mon chemin.