Ibidem - Chapitre 4 / 12 - Pas de chance pour le petit lièvre roux.

Chapitre 4 / 12

Pas de chance pour le petit lièvre roux.

J’arrivai enfin Rue des Chercheuses. Je tentai d’évacuer le stress accumulé suite aux petites altercations matinales en m’infligeant un léger lavage de cerveau. Pour cela, marchant tête baissée, je répétai religieusement «  S’il vous plaît mademoiselle, pouvez-vous m’indiquer les commodités ? ». Je fus fort surpris lorsque, redressant la tête, une heure et vingt minutes plus tard, toujours Rue des Chercheuses, j’eus sous les yeux une énorme enseigne blanche sur laquelle on pouvait lire, s’étalant en larges caractères d’imprimerie bleu marine, l’inscription « Clinique psychiatrique Sainte-Clark ». Oui, la clinique factice qui cachait la maison-mère de notre organisation portait mon nom. Je pénétrai dans l’enceinte de la clinique et suivis une courte allée bordée de conifères nains. J’oubliai vite cette haie d’honneur minable, indigne de mon rang et, poussant violemment les deux battants de verre de la porte d’entrée, j’entrai à pas lents. La fluidité de mes mouvements me faisait ressembler à un guerrier immortel qui reviendrait victorieux d’une croisade menée en des temps immémoriaux. On ne se moque pas impunément de J-J Sainte-Clark. Je ne mettais jamais les pieds à l’agence mère alors la direction, ce foutu Morteperse en tête, en avait profité pour donner mon nom à l’agence, poussant même le vice jusqu’à accoler le mot « psychiatrique » à mon nom. C’était si drôle. Impitoyable, tel allait être le maître-mot de ma conduite à venir. On ne joue pas avec l’honneur de J-J Sainte-Clark. Les bureaucrates de l’agence allaient le découvrir à leurs dépens. Avec cette blague de collégiens c’est leurs propres vies qu’ils avaient mises dans la balance.

- Eh les planqués ! Il faut payer l’addition maintenant ! hurlai-je, seul au milieu du hall d’entrée.

- Pardon monsieur, veuillez vous calmer, c’est une clinique ici ! dit un homme dans mon dos.

Je ne me retournai pas, serrant les poings, tentant d’intérioriser ma rage, afin d’épargner la vie de ce malheureux. Mais la colère se montra plus pugnace que la raison et un rictus tordit mes lèvres à m’en défigurer. Tant pis pour lui, cet homme serait bientôt un martyr. « A Dieu vat ! Tu périras pour l’exemple ! » marmonnai-je. Je me retournai en souriant sadiquement. Jamais au grand jamais je n’avais vu un homme aussi imposant. Il s’appelait probablement Hercule et avait la taille de la constellation du même nom.

- Pardon, je n’ai pas entendu ce que vous disiez, grommela-t-il d’une voix caverneuse.

- Tant pis…lui assénai-je, usant là mon ultime cartouche de témérité.

- Comment ça « tant pis » ?

- Tant pis, je vais répéter…Pouvez-vous m’indiquer les commodités ?

- Les quoi ? grogna l’homme à l’uniforme.

- Exceptionnel, hurlai-je, vous jouez à la perfection votre rôle de vigile intellectuellement limité. Vous feignez de ne pas comprendre ce que je vous dis parce que j’ai oublié de vous dire « s’il vous plaît mademoiselle ».

- Attention à ce que vous disez monsieur ! Je ne frappe jamais les patients de la clinique mais je pourrais faire une exception pour vous.

- Oublions ce malentendu. Je suis de la maison aussi. Je vais répéter entièrement la formule magique : « S’il vous plaît mademoiselle, pouvez-vous m’indiquer les commodités ? ».

Je me réveillai une heure plus tard, dans l’obscurité, allongé sur un sol au carrelage glacé. Une main tâtonna à l’emplacement probable d’un interrupteur. Les néons vomirent leur lumière blanche et aveuglante. Un homme à l’air peu affûté qui portait le même survêtement que moi entra, un sourire de bienheureux sur les lèvres. Il urina dans un coin de la pièce contre le mur carrelé et sur la sacoche destinée à Monsieur Morteperse. Il partit en souriant. Je lui rendis son sourire dont je n’avais nullement besoin. C’est seulement maintenant que je remarquai que ma lèvre inférieure était fendue et qu’une de mes arcades, gonflée, était couverte de sang séché. Le vigile teigneux de l’entrée n’avait pas retenu ses coups et au lieu de me conduire au bureau de la direction, comme prévu à l’énoncé du mot de passe, il m’avait amené aux toilettes. Il y avait probablement un passage secret, il me fallait juste découvrir le moyen de faire pivoter un pan du mur ou d’ouvrir une trappe. Je me relevai et je commençai mes recherches. Je décrochai tous les miroirs, je vidai la bouteille de savon liquide qui dégoulina sur le sol, je tirai les chasses d’eau et démontai même les plaques constituant le faux plafond mais je ne découvris rien. J’époussetai mon survêtement couvert de poudre plâtreuse. J’entassai la demie-tonne de gravats accumulés suite à mes travaux de prospection et je me lavai les mains. Alors que je pressai le bouton du séchoir à mains électrique, un homme au costume et à la cravate sombres entra comme s’il y avait eu un lien de cause à effet entre ces deux actions.

- C’est vous le responsable de ce foutoir ? me demanda-t-il.

- Oui, j’étais bien obligé ! C’est sympathique de votre part de préciser le code secret pour entrer mais le coup du séchoir électrique, il aurait fallu l’indiquer en post-scriptum.

- Je ne comprends pas de quoi vous parlez. Vous êtes plombier ? Electricien ?

- Ne poussons pas trop loin cette mascarade. Est-ce que je vous ai demandé si vous étiez docteur ?

- Mais je suis docteur !

Je pouffai de rire.

- Ne te fatigue pas mon brave, je suis de la maison !

- Oui, j’ai bien remarqué votre beau survêtement vert. Suivez-moi !

Et je suivis l’homme qui se prétendait docteur le long de couloirs étroits où nous croisâmes des hommes et des femmes aux sourires béats et aux yeux fixes et globuleux qui portaient tous des survêtements identiques au mien.

- Ce sont des figurants ? demandai-je.

- Bien sûr, dit-il, et dans cette clinique, ils jouent à la perfection leurs rôles de patients.

Devant tant de cynisme, je ne savais plus que penser. Et si cette clinique était un véritable centre de soins psychiatriques. Le seul moyen de le savoir était de s’assurer qu’aucun salarié de cette clinique ne se nommait Morteperse. Mais quand le destin s’acharne, on ne peut lutter. Et si mes doutes étaient fondés et auraient pu me permettre de retrouver le chemin de la vérité, le dialogue qui suivit compromit définitivement les chances de me sortir de mes fourvoiements.

- Vous connaissez monsieur Morteperse ?

- Je le connais extrêmement bien ! C’est moi-même !

Nous nous installâmes dans de confortables fauteuils de cuir sitôt arrivés dans son bureau. On aurait cru le cabinet d’un véritable médecin. Mes condoléances, dis-je en lui tendant la sacoche tachée d’urine, votre femme m’a demandé de vous remettre ceci avant de rendre son dernier souffle. Comment ça ? demanda le docteur Morteperse, la lèvre inférieure tremblante.

C’est une situation à laquelle je n’avais jamais été confronté. Je ne savais comment lui annoncer la nouvelle alors j’essayais d’y mettre le plus de tact possible.

- Votre femme a cassé sa pipe sous mes yeux.

- Ah ? Comment cela s’est-il produit ? demanda Morteperse, sous le choc.

- Pour tout dire, l’ambiance n’était pas géniale. Cela avait pourtant bien commencé. Ce matin, en plein centre-ville, elle m’a abordé, baissant la vitre de sa berline noire, l’air aguicheur, le sourire vicieux, telle une gourgandine qui aurait voulu m…

- Je vous en prie ! trémola Morteperse, des larmes grosses comme des pommes pourries sur les joues.

- Quand on s’est quitté, elle avait moins fière allure, elle bavait et saignait à flots goulus. Rassurez-vous, c’est allé très vite, elle n’a pas souffert…Voilà monsieur Morteperse, je crois qu’on s’est tout dit…J’étais initialement venu passer un examen mais il y a fallu que ce drame vienne me gâcher la matinée. Bon, maintenant, je vous ai remis votre sacoche alors j’aimerais qu’on mette un terme à cette triste foire et qu’on aborde enfin des sujets sérieux…mon examen par exemple.

- Excusez-moi, pleurnicha Morteperse, je suis abattu.

- Comme votre femme, murmurai-je pour moi-même.

- Hein ? s’étonna Morteperse. Qu’avez-vous dit ?

- Rien, hurlai-je en renversant le bureau sur les genoux de Morteperse, je n’ai rien dit alors vous vous calmez, compris ?

- Excusez-moi, bredouilla le docteur, je m’emporte, j’avais entendu « Comme votre femme » comme si vous aviez avoué être son assassin, c’est absurde !

- Ouais…Et encore, je trouve que vous êtes gentil avec vous-même en vous limitant au mot « absurde ».

- Hmm…Mais, au fait, demanda Morteperse en remplaçant l’ampoule de sa lampe de bureau, brisée suite à mon accès de colère, dans quelles circonstances ma femme est-elle décédée ?

Je regardai ma montre, l’air excédé, et je poussai un long soupir.

- Je ne sais pas si j’ai vraiment beaucoup de temps à vous consacrer. Surtout que mon récit risque de durer un moment. Vous savez, votre femme a agonisé plusieurs heures, elle a terriblement souffert, dis-je contredisant mes dires précédents. Vous voulez vraiment que je vous parle de ses appels au secours, de ses regards pathétiques, de sa main tendue vers moi et de ses ultimes convulsions ?

- Oui, je vous en prie !

- Vous savez qu’est-ce que c’est un ravin ? demandai-je à Morteperse.

- Un ravin ? En plein centre-ville ?

- Oh ! tonitruai-je, frappant du poing sur le bureau. Qui est-ce qui raconte ? C’est vous ou c’est moi ?

- Oui mais quand même ... Un ravin.

- Bon, allez-y, racontez la suite ! le défiai-je.

Morteperse, quelque peu irrité par mes sautes d’humeur, fit une petite moue d’enfant gêné et attendit que je reprenne la parole, sentant, circonspect, qu’il valait mieux se taire que de balbutier quoi que ce soit, fussent de plates excuses.

- Bon, je reprends. Pouvez-vous imaginer ces énormes camions qui filent à vive allure à travers le désert de l’ouest américain ?

Le docteur Morteperse me fixait, l’air bovin, en se demandant probablement si, oui ou non, j’étais un patient de la clinique. Il hocha légèrement la tête pour m’indiquer qu’il consentait à écouter mon récit jusqu’au bout.

- Hmm…ajouta-t-il pour accompagner son geste.

- Toutes sirènes hurlantes !

- Hmm…

- Sa tuyauterie chromée, dardée vers le ciel !

- Hmm…

- Telle un orgue qui implorerait les dieux !

- Hmm…

- « Epargnez la vie de cette malheureuse » dirait une timide prière !

- Hmm…lâcha Morteperse, plus dubitatif que jamais.

- Et là, l’imprévisible qui surgit, le monstrueux poids lourd dérape, se renverse, fait sept tonneaux et continue à glisser sur le flanc, emporté par sa phénoménale inertie, comme une bête blessée mais non résignée.

- Hmm…

- Pendant que le camion tournoyait sur le macadam, il faut imaginer la cargaison, éjectée partout aux alentours, des barriques de vin d’au moins cinq cent litres projetées à cinquante ou soixante mètres de hauteur … et éclatant au sol, une vraie mare de sang !

- Et ma femme ? demanda Morteperse.

- Aurais-je omis ce détail ? me demandai-je à voix haute, l’air désolé. Votre femme est morte !

- Merci de me le rappeler mais je voudrais juste comprendre le lien entre le décès de ma femme et cet accident de poids lourd.

- Le camion, renversé, fondait sur nous à presque cent cinquante kilomètres-heure. Les ridelles raclaient le bitume, soulevant des gerbes d’étincelles à quatre mètres du sol, dans un vacarme de guerre, né du métal et du feu, un peu comme…

Je saisis la lampe de bureau de Morteperse et la jetai contre la vitre en espérant reproduire le fracas que je m’efforçais de décrire. Le carreau céda facilement et, de ce fait, quasiment sans bruit.

- Qu’est-ce qui vous prend ? demanda Morteperse en se précipitant vers la fenêtre. Vous êtes fou ! Ma lampe !

- Taisez-vous ! dis-je, de manière à la fois autoritaire et nonchalante, en sortant ma flasque de vodka. Voyant la carcasse en feu qui grondait derrière elle, votre femme a juste eu le temps de me faire quatre bises et de démarrer. C’est alors qu’un lièvre a traversé la rue. Voulant l’éviter, votre femme a fait un écart et s’est faite embarquer par le camion fou. Foudroyée par le coup du lapin, votre femme n’a pas souffert. Et tous, le camion, votre femme, sa voiture et le petit lièvre roux ont fini dans le ravin, dans une énorme boule de feu.

- J’ai beaucoup de peine à croire à toute cette histoire. Un lièvre…Le coup du lapin…

- Oui je comprends, dis-je après avoir bu une bonne rasade de vodka, ça a l’air monté de toutes pièces, très romanesque, vous pourriez même croire que c’est moi qui ai inventé cette histoire, hein ?

- Hmm…

- Hein ? insistai-je.

- Oui, je pourrais croire que c’est vous qui avez inventé toute cette histoire.

- Mais ce n’est pas moi ! C’est un complot !

- Le lièvre avait comploté avec le chauffeur du camion peut être ? demanda Morteperse.

- Ne faites pas le malin avec moi ! lui assénai-je avant de prendre une goulée de vodka.

- Alors ? Qui ?

Je ne répondis rien, je griffonnai juste sur un papier : « Omerta. Rendez-vous demain. A midi. Place de l’hôtel de ville. ». Morteperse lut ma note.

- Pas possible, dit-il, je ne pourrai être là. Je me serai suicidé.

- Cela tombe plutôt bien, lui répondis-je, j’avais l’intention de vous poser un lapin

En entendant le mot "lapin" Morteperse gémit et laissa échapper quelques larmes.

- Venez, dit Morteperse, en m’invitant à passer dans le bureau contigu au sien. Voici Loraine, mon assistante, elle vous fera passer l’examen pour lequel vous êtes venu.

Le docteur Morteperse m’accompagna sous le chambranle de la porte et me poussa dans le bureau de Loraine. Sans dire un mot, il m’abandonna, retourna dans son bureau en refermant la porte qui séparait les deux pièces. Seul, le docteur réajusta sa blouse et, s’asseyant dans son siège de cuir, ouvrit un tiroir dans lequel il cachait une arme à feu d’un impressionnant calibre. Il se dit que sans sa femme, sa vie ne serait plus qu’un immense gâchis. Et certain d’avoir échoué dans sa quête du bonheur, de n’avoir pas compris le sens profond de la vie et d’avoir trop souvent mis la détente à l’index il décida de poser son index sur la détente de son pétard. Tandis que j’essayai de sympathiser avec Loraine en lui proposant une lampée de vodka, nous entendîmes une détonation provenant du bureau du docteur Morteperse.

De l’autre côté de la cloison, alors que la balle chatouillait sa luette, Morteperse se rappela qu’il était un célibataire endurci et qu’en conséquence aucune femme ne partageait sa vie.