Ibidem - Chapitre 5 / 12 - Pas de Q pour l'alphabet.

Chapitre 5 / 12

Pas de Q pour l'alphabet.

J’entrai dans le bureau de Loraine avec l’intention d’engager une discussion enrichissante et enlevée où la drôlerie ponctuerait avec délice un débat aux accents philosophiques et culturels, nous nous gausserions de la bêtise humaine, je lui parlerai du clair-obscur de Rembrandt et, les larmes aux yeux, avec l’ardent désir de se blottir dans mes bras, elle évoquerait les poèmes de Verhaeren. Tout ne serait pas si facile. Mon survêtement vert vif et mon sourire béat la confortèrent dans l’idée que j’étais un patient de la clinique psychiatrique. Et le docteur Morteperse avait eu la géniale idée de faire retentir le coup de feu alors que je refermai la porte derrière moi. Si bien que la brave et plantureuse Loraine a cru que j’avais claqué la porte avec violence.

- Il serait dans votre intérêt de vous calmer ! m’asséna-t-elle d’entrée de jeu.

Mais comme je n’avais pas compris pourquoi elle m’avait fait cette remarque, je crus qu’il s’agissait d’une sorte de test psychologique pour jauger mes réactions.

- Allez Loraine, dis-je en m’asseyant sur son bureau, tu peux rester naturelle avec moi. On va tout de suite arrêter les petits jeux. Moi, j’ai envie de spontanéité. Tu vois ce que je veux dire ? L’amour dans les champs de blé, la vie de Bohème et tout le toutim.

- Oui oui, moi aussi, dit-elle sans vraiment prêter attention à ce que je disais.

- Par exemple, si je te dis que j’ai envie de t’embrasser, tu réponds quoi ?

- Ca y est, dit-elle en posant une pile de papiers sur son bureau, j’ai retrouvé l’énoncé du test que vous devez passer.

Je comblai ce cruel manque d’intérêt en vidant d’un trait ma première flasque de vodka. Pendant que je m’efforçai de répondre brillamment aux questions posées, Loraine couvrait, au feutre rouge, les copies d’autres candidats avec des signes géométriques auxquels je prêtai des significations extraordinaires. Vînt mon tour. Et, tandis que Loraine corrigeait ma copie, je m’étais levé et, guilleret, amusé par la facilité du test, je laissais ma joie s’extérioriser. Je reprenais, dans une bouillie d’anglais, les paroles de Darling, I’ve always told you to pull the handbrake up when you park on the edge of the cliff, un rock monstrueux de Div Clay-King qui avait fait chavirer le Tennessee dans une douce hystérie durant les années soixante. Ma main droite posée au niveau de l’entrejambe, l’autre en l’air, comme un concurrent de rodéo accroché à un taureau en furie, j’avançai par de légers déhanchements tout en poussant de petits cris aigus d’animal en danger. Loraine, atterrée, me regardait fixement, les lèvres disjointes.

- Ca t’épate ça, hein Loraine ? demandai-je.

Loraine opina du chef, gênée pour moi, ne comprenant pas qu’on puisse se donner en spectacle de la sorte.

- Et ça, tu sais faire ? la relançai-je.

J’enfilai le bras droit dans l’encolure de mon survêtement vert vif, dont l’élasticité n’était qu’un lointain souvenir, et, évacuant l’air de l’aisselle du bras opposé, je reproduisis le bruit de grasses flatulences.

- Et ça ? demandai-je, la voix étranglée par un rire béat.

- Non, non, restons-en là, m’arrêta-t-elle.

Mais Loraine avait à peine articulé le premier mot de cette phrase que je m’étais déjà lancé en avant. Pendant deux secondes, les mains au sol et les pieds en l’air, j’avais tenu un équilibre précaire. S’il n’y avait pas eu cette douleur dans l’avant-bras gauche, j’aurais certainement tenu beaucoup plus longtemps. En tombant en arrière, j’avais décroché un tableau sous verre qui tomba le long du mur comme le couperet d’une guillotine et j’avais emporté un jéroboam d’éther qui éclata sur le sol avec grand fracas.

On toqua à la porte.

- Oui ! répondit Loraine en m’aidant à me relever.

Aucune réaction de la part de la porte.

- Je sais qu’il y a quelqu’un derrière cette porte ! Répondez ! s’agaça Loraine.

Toujours rien.

- Dernier avertissement ! hurla-t-elle en enfilant ses bottes crottées et en chargeant son fusil de chasse.

Alors que Loraine tenait une grenade, la goupille entre les dents, la porte s’ouvrit timidement et la tête d’un homme barbu, aux cheveux hirsutes, passa.

- Je suis paumé, geint-il, je fais quoi moi si vous ne me donnez pas la bonne réplique ?

- Quelle bonne réplique ? demanda Loraine.

- Ben… « Ca c’est le coup de patte à Lulu Ragourdin ! Ta mousse t’attend, hé l’avorton ! » débita le clochard.

Les yeux de Loraine demandaient à l’homme davantage d’explications. Moi, je n’écoutais que d’une oreille, occupé que j’étais à piler du pied les morceaux de verre de la bouteille brisée que j'avais entassés sous le tapis, au centre de la pièce.

- Vous venez pour quoi exactement ? demanda Loraine à l’intrus.

- C’est bien à ce moment que je devais intervenir ? Vous êtes bien Marceline, la poule aux yeux d’or, tenancière d’une maison close clandestine ? demanda l’olibrius couperosé.

- Jamais de la vie ! s’offusqua Loraine.

- C’est vrai que ça ressemble pas à une maison close ici. Oh c’est pas vrai, ragea le clochard, je me suis encore trompé de nouvelle, c’est pas dans celle-ci que je tiens un rôle apparemment.

- Attendez, ne vous fâchez pas, je vais vérifier, dit posément Loraine.

Elle sortit le script d’ « Ibidem » d’un tiroir de son bureau et chercha, dans la précipitation, quelques mots-clés qui auraient pu lui permettre de se repérer dans le déroulement normal de la nouvelle.

- Ah, ça y est ! dit-elle. « … qui tomba le long du mur comme le couperet d’une guillotine et j’avais emporté un jéroboam d’éther qui éclata sur le sol avec grand fracas. Alors que Loraine, effrayée par les gerbes d’éclats de verre, s’accroupissait pour me venir en aide, je me relevai brusquement, la basculai sur le bureau et déboutonnai… ».

- Ca va, il ne faut surtout pas vous gêner, me lança-t-elle méchamment, dégoûtée à lecture de ce qui aurait pu lui arriver sans l’intervention providentielle de Lulu Ragourdin.

Comme je m’efforçais de retirer le moindre éclat de verre qui s’était planté dans ma semelle après avoir troué le tapis – importé directement d’Afghanistan pour la modique somme de douze mille trois cent onze balles – je n’avais pas écouté la lecture du script et je pensais vraiment que Loraine me reprochait ma façon très personnelle de faire le ménage. Aussi, tandis que Loraine se tournait de nouveau vers Lulu Ragourdin, je roulai le tapis et entamai l’opération de ramassage des quatorze kilos de verre pilé.

- Si j’en crois le script, dit Loraine en s’adressant au sympathique clochard, vous ne deviez pas intervenir à ce moment-là…

- Peut-être un peu plus tard ? dit Lulu, tout sourire, exposant ses trois dents, bastions d’une caverne aux relents riches en liaisons –OH.

- Peut-être ? Qui sait ? lança Loraine en terminant ses interrogations par des sourires, ce qui grammaticalement était une erreur mais qui l’aida à ramener plus facilement Lulu Ragourdin jusqu’à la porte. Mais cette Marceline ne me dit rien, conclut Loraine avec dédain.

Et cette fois-ci, au lieu de terminer sa phrase par un point, elle claqua la porte au nez de Lulu Ragourdin. C’était grammaticalement faux également mais cela permit à la phrase précédente de contenir une rime et soulagea un peu Loraine. Elle se tourna vers moi et soupira.

- Vous connaissez ce fou ? me demanda-t-elle alors que je tendais fièrement mes deux sacs de jute emplis de morceaux de verre.

- Non, dis-je, je pose ça où ? demandai-je en désignant un des sacs du menton.

- Je n’en sais rien, dit-elle, mais c’est vraiment très urbain à vous d’avoir tout ramassé, le personnel d’entretien aurait pu s’en charger.

Ma lèvre inférieure trembla et mes yeux s’embuèrent. Je détestais que l’on me tourne en ridicule, que l’on m’humilie. Je n’ai pas rêvé, elle m’a enguirlandé pour que je ramasse le verre concassé et, à l’instant, elle se moque gentiment de moi parce que j’ai obéi à son injonction feutrée. Dépité, j’abandonnai les deux sacs contre le bureau autour duquel nous nous assîmes, en face l’un de l’autre.

- Bon, lança Loraine, si on parlait de votre test ? Je tiens à vous féliciter !

- C’est normal, les questions étaient extrêmement simples, dis-je, en baissant la tête, faussement modeste.

- Oh oh, pas de triomphalisme ! Ce que je voulais dire c’est que pour un homme aux capacités mentales limitées, vous vous en êtes relativement bien tiré. Mais certains autres patients ont fait mieux que vous.

- Comment ça ? Je ne comprends pas ce que tu veux dire…

- Par exemple, là, m’indiqua Loraine en me mettant ma copie sous le nez, vous écrivez « carré » alors que le dessin représente un cube, et là, encore, vous écrivez « rond » alors que…

- Chut, hurlai-je, je sais ! C’est une…boule ! On peut aussi dire « ballon » mais ce n’est pas exactement la même chose. Je m’en rappelle parce que quand j’étais petit, à l’école, il y avait un copain qui était gros et on l’appelait Bouboule.

- C’est bien, dit-elle en me souriant, j’aurais préféré que vous me disiez « sphère », c’est moins sympathique comme surnom mais ça prouve qu’on a un minimum de vocabulaire. Et, regardez, en écrivant votre alphabet, vous avez inversé les lettres X et Y et vous avez oublié la lettre Q. Vous connaissez la lettre Q ?

- Oui, j’ai dû vouloir répondre trop vite.

- Alors donnez-moi un mot qui commence par la lettre Q !

A brûle-pourpoint, aucun mot répondant au critère demandé ne me venait à l’esprit. Elle m’avait lancé ce défi comme elle m’aurait lancé un objet brûlant, il me fallait le recevoir au mieux. Mais sentant le poids de son regard et ne pouvant me détacher de ses lèvres déformées par un léger sourire, moqueur et presque impudent, j’esquivai cet objet brûlant.

- Bon sang ! Je n’en sais rien ! Voilà, tu es contente ? C’est un interrogatoire ? m’emportai-je en tapant du pied dans un des sacs emplis de verre.

- Calmez-vous, c’est juste pour connaître vos limites. C’est le jeu, je vous pousse à bout.

- Oui mais ça commence à bien faire : « Il est dans votre intérêt de vous calmer », « Ramasse le verre », « Bien urbain à vous d’avoir ramassé le verre », « Capacités mentales limitées ». Cela te fait plaisir de m’humilier, de jouer ta madame je-sais-tout ? Dès le début, en lisant l’enseigne « Clinique psychiatrique Sainte-Clark », j’ai su que dans les couloirs de l’agence-mère, mon nom faisait rire et que, depuis le temps que j’ai le dos tourné, ici dans la jungle de Malaisie, ou là, derrière le rideau des chutes Victoria sur le Zambèze, j’imagine facilement les millions de quolibets dont j’ai déjà fait l’objet.

- Quel est votre nom ?

- Ah, enfin une question à laquelle je sais répondre. Mon nom est Jimmy-Joyce Sainte-Clark.

- Non, incroyable ! Mais alors votre père est…bredouilla Loraine avant de perdre connaissance.