Ibidem - Chapitre 7 / 12 - Pas d'attente pour les patients de Loraine.

Chapitre 7 / 12

Pas d'attente pour les patients de Loraine.

- Vous avez mangé de l’andouillette ce matin ? me demanda Loraine en replaçant son décolleté.

- Non, ça m’arrive parfois mais pas ce matin, répondis-je, penaud, en frottant ma joue gauche, marquée par cinq doigts rouges.

- Comprenez-moi Monsieur Sainte-Clark, j’aime les gens qui prennent des initiatives mais un bouche-à-bouche, ça ne s’improvise pas.

- Mais alors ? Je ne comprends pas ! Je pensais que ce malaise était un simulacre pour me permettre…

- Suffit ! m’asséna Loraine, je n’ai pas de temps à perdre. Parlez-moi plutôt de votre père ! Comment s’appelle-t-il ?

- Monsieur Sainte-Clark !

- Pas de doute, c’est bien lui.

- Qui ça « lui » ?

- Feu notre directeur ! Toutes mes condoléances, dit-elle en feignant un sanglot.

- Pourquoi me dis-tu ça ?

- Il nous a quittés tôt ce matin.

- Bon sang ! Et moi qui avais rendez-vous pour déjeuner avec lui ce midi.

- C’est tout ce que vous trouvez à dire à une heure aussi grave ?

- Non, je constate une nouvelle fois l’immense modestie de mon père. Il était directeur de clinique et il nous…Et c’est de ma mère et de moi-même dont je parle…Il nous a toujours fait croire qu’il était brancardier.

- Brancardier ? Avec le handicap dont il souffrait ? Vous l’avez cru ?

- Comment ça ? Arrête de faire des mystères !

- Il était quand même…cul-de-jatte ! Excusez-moi d’être aussi crue.

Je n’avais pas compris le terme aux consonances turques que Loraine avait employé : « kudjat ». Mais je répondis sans hésiter.

- Kudjat ? Possible ! J’ai une très mauvaise mémoire visuelle. Mais une chose est sûre, cela ne l’empêchait pas de travailler d’arrache-pied.

- C’est d’une finesse ! Mais j’ai l’impression que nous ne parlons pas du même homme.

- Posez-moi des questions à son propos et nous verrons bien.

- D’accord ! Votre père était bien somnambule ?

- Ben voyons ! Pourquoi pas jongleur ? Non, il avait déjà le vertige en montant sur une chaise alors faire le mariole en marchant sur un fil, je ne pense pas.

- En marchant ? Mais il était cul-de-jatte !

- Ah oui c’est vrai, c’est étrange. On pourrait même se demander ce qui l’a poussé à devenir somnambule.

- Je ne pense pas qu’on le choisisse. Feu votre père me racontait que, souvent, contre son gré, il se levait et allait à travers bois durant la nuit. Heureusement qu’il était nyctalope !

- C’est ignoble ce que tu me racontes, j’en ai la nausée. Si je retrouve ceux qui l’obligeaient à faire ça.

- Ne dramatisez pas. Il le vivait plutôt bien. Et j’ai toujours été la première à venir en aide à votre père. Notamment lors de ses crises d’angoisse. C’était tout de même un drôle de paradoxe pour un directeur de clinique d’être hypocondriaque à ce point, non ?

- Pocondrillac ? Non, je ne trouve pas, je vous rappelle qu’il était kudjat, dis-je d’un ton assuré, le fait d’être kudjat semblant être une excuse fourre-tout.

- Je ne vois vraiment pas le rapport !

- Moi, il me paraît évident le rapport !

- Ah ? Vous êtes vous-même hypocondriaque ?

- Euh…Juste un peu ! Je suis moyen en pocondrillac.

Tandis que je répondais à ses questions, je remarquai que Loraine griffonnait discrètement une feuille de papier posée sur ses genoux. Je renversai ma tête en arrière tout en me cambrant sur ma chaise. Je partis dans un rire saccadé et démoniaque. Je me redressai et j’écarquillai les yeux au point de les exorbiter.

- Que suis-je pour toi Loraine ? demandai-je en la fixant du regard. Un jouet ? Un bouffon ? Au mieux un sujet d’étude ? Tu crois que je ne te vois pas, là, en train de prendre tes notes avec la discrétion d’une collégienne qui triche pour la première fois.

- Comment ça Monsieur Sainte-Clark ?

- Ne joue pas à l’innocente avec moi Loraine ! Ca commence par des œillades de gourgandine pour appâter le lourdaud, moi en l’occurrence. Ca continue par un test bidon et ensuite tu fais mine de t’intéresser à moi, à mon père. Et derrière cette discussion au cours de laquelle tu tentes de simuler la sympathie, le test continue, implacable. Et tu t’amuses, tu plantes tes banderilles.

- Comment ça ? bredouilla-t-elle.

- Tu crois que je n’ai pas remarqué ces mots qui n’existent pas : « kudjat », « hictaclope », « pocondrillac » placés là juste pour me faire réagir.

- Non, je vous assure que non, il y a méprise !

- Ouais, moi aussi je te méprise Loraine

- Voyons, calmez-vous ! Vous voyez le mal partout ! Mon seul souci est que vous vous sentiez à l’aise, que vous ayez confiance en moi !

Je me levai brusquement, ce qui fit sursauter Loraine, et saisit la feuille sur laquelle elle prenait des notes succinctes. Avant de lui recoller la feuille froissée sous le nez.

- Et tu veux que j’aie confiance alors que tu es la première à me tirer dans le dos ? lui demandai-je. Toi, Loraine, tu voudrais me faire croire que tu es avec moi, que tu vas lutter à mes côtés ?

- Arrêtez Monsieur Sainte-Clark, votre charisme de pacotille ne parvient pas à faire passer toute l’émotion de cette scène touchante qui n’est qu’un pur plagiat de la page 157 du dernier roman noir de Mortimer Klagston. En revanche, le caractère pathétique est très bien rendu tant vous êtes ridicule. Lisez au moins la feuille que vous me mettez sous le nez !

- Semoule, poivrons, pois chiches…

Je levai les yeux vers elle. Cela méritait une explication.

- Mes parents me rendent visite ce soir et je pensais préparer un couscous.

A cet instant précis, je sentis une faille s’ouvrir à l’intérieur de mon corps et engouffrer mon cœur, mes tripes et mes tempes. Je me laissais tomber dans le fauteuil et j’ouvris une seconde flasque de vodka. Je baissai la tête, trop fier pour lui montrer mes larmes.

- Alors ce que je vous raconte depuis une heure, ça vous est bien égal, dis-je la voix nouée.

- Mais bien sûr que non ! Il n’y a aucun problème, tu peux venir ce soir, mes parents seront heureux de partager le repas avec toi.

Pour la première fois, Loraine me tutoyait. Cela me fit un bien incroyable.

- Tu peux même dormir chez moi si tu veux, continua-t-elle.

- Avec toi ? osai-je.

- Seulement si tu aimes la choucroute.

- J’adore ça mais…

- Au fait, pour ta collection…Je t’ai ramené, directement du Viêt-nam, un de ces petits hippopotames fuchsia en faïence que tu adores.

Mais comme les réponses de Loraine me semblaient délirantes, je levai les yeux et me redressai dans le fauteuil. Elle raccrocha le combiné de son téléphone.

- Excusez-moi, dit-elle en souriant, j’étais en ligne avec un ami.

C’en était trop. La série des brimades s’allongeait comme si elle devait ne jamais s’achever. Je ne voyais qu’un moyen d’y mettre un terme. Je caressai le chien de mon fusil. Je vissai un silencieux car il s’était mis à japper.

- Mais bon sang Loraine, qui est cette personne derrière toi ? demandai-je en utilisant un subterfuge usé jusqu’à la trame.

- Ne vous fatiguez pas Jimmy-Joyce. Avant que vous ne m’assassiniez froidement, je vous rappelle que je dois vous faire subir un examen médical sommaire.

Elle sortit un stéthoscope de la poche de sa blouse immaculée et me le colla contre le front.

- Dites « trois mille trois cent trente-trois », me demanda Loraine.

- Je n’ai jamais entendu ça ! Les médecins demandent de dire « trente-trois » d’habitude, non ?

- Pas forcément, c’est pour vous éviter de répéter « trente-trois » et puis là, ce n’est pas « d’habitude » dit Loraine d’un air absent, comme si elle était déjà occupée à parlementer avec la Mort qui, elle, patientait dans la salle d’attente aiguisant sa faux en vue de la terrible besogne dont je m’apprêtais à la charger.

- Ah ? Qu’y a-t-il de si différent aujourd’hui ?

- La disparition de votre père ? Cela ne suffit pas ?

- C’est juste, c’est un fait notable !

Loraine s’impatientait. Elle détestait faire attendre ses patients, fusse la Mort.

- Ecoutez Jimmy-Joyce, vous m’êtes bien sympathique mais vous n’êtes pas seul et je ne peux prolonger la consultation plus longtemps. Je vous conseille de vous rendre dans une autre clinique qui se trouve un peu plus bas dans la rue si vous désirez prolonger plus avant ces examens.

Je compris alors que mes doutes du début de la matinée étaient fondés. J’étais dans une véritable clinique et donc très en retard pour mon examen.

- Mince, je suis terriblement en retard, pestai-je, en ouvrant la porte, désireux de m’éclipser au plus vite.

C’est probablement à cet instant que la Mort a pénétré dans la pièce. Je me retournai pour lancer un dernier regard vers Loraine, en guise d’adieu. Mais en entendant ma dernière réflexion, Loraine avait machinalement tourné la tête vers l’horloge qui se trouvait derrière elle. Pour Loraine, la trotteuse arrêta sa course à l’instant où la Mort posa son index à l’arrière de son crâne. On ne se moque pas impunément de Jimmy-Joyce Sainte-Clark.