Ibidem - Chapitre 9 / 12 - Pas de respect pour le souffleur.

Chapitre 9 / 12

Pas de respect pour le souffleur.

Après quelques vérifications d’usage à l’entrée du bâtiment, je me retrouvai derrière une porte sur laquelle était vissée une plaque portant l’inscription « Direction générale ». Une rasade de vodka fut la bienvenue et m’aida à pousser la lourde porte. Du moins, je pensai que pour supporter une telle plaque, avec deux mots qui se tenaient là comme deux stèles sous le chant du clairon, il fallait que la porte soit massive. C’était une feuille à cigarette. Si bien qu’elle m’échappa des mains et alla claquer contre le mur porteur du chambranle dans lequel la poignée ne manqua pas de s’encastrer. Surpris, je lâchai ma flasque de vodka et un pet sonore qui gonfla légèrement le pantalon bouffant de mon survêtement vert vif. Mais, désireux de montrer à la petite assemblée que je ne perdais jamais le contrôle de la situation, je fis comme si mon entrée avait été des plus ordinaires.

- Salut la compagnie, je m’appelle Jimmy-Joyce Sainte-Clark.

- Bonjour monsieur Sainte-Clark, nous désespérions de vous voir un jour, dit une belle brune qui se tenait debout derrière l’unique bureau de la pièce, nous allions juste entamer la cinquième cafetière.

- Je suis désolé, mentis-je.

- Vous avez un sacré culot d’oser me mentir après une entrée aussi inconvenante, m’asséna-t-elle en pensant à Nice, ville dans laquelle elle avait passé son enfance.

- Oui, je suis désolé, dis-je sincèrement.

- Voilà qui est mieux ! Je suis Lorenza Andretti-Gabanna, poursuivit-elle, la directrice de l’agence secrète. Sur ma droite, un membre éminent de l’agence, il s’agit de mon bras droit. Il signe les documents les plus sensibles qui soient. Si j’avais été gauchère, je vous aurais parlé de mon bras gauche. Mais non, aujourd’hui sur ma gauche, debout et plus ahuri que jamais, se trouve monsieur Morteperse, mon assistant qui a oublié chez lui les sujets de votre examen. Selon ses dires, sa femme est en route pour nous les apporter.

- Je vous assure, gémit Morteperse, elle sera bientôt là. Elle possède une puissante berline noire et culottée comme elle est, elle n’hésitera pas à demander son chemin à un passant. Elle sera bientôt là, je vous le répète.

- Vous en êtes sûr ? demanda Lorenza. Cela fait deux heures que vous geignez ça !

- Mais oui, assura Morteperse, j’en suis sûr, aussi sûr que mon frère est médecin dans une clinique un peu plus haut dans la rue.

- Pourquoi toutes ces allusions ? demandai-je à Morteperse. Vous savez quelque chose ?

- Quelque chose à propos de quoi ? rétorqua-t-il.

- Bon, coupa Lorenza, les guignols, j’arrête de suite ces répliques dignes d’un mauvais concours d’improvisation théâtrale et je vais distribuer personnellement les cartes parce qu’à vous deux vous nous avez déjà fait perdre un temps précieux. Alors, Morteperse, vous avez juste le droit de vous taire et vous Sainte-Clark, vous vous asseyez sur cette chaise face à mon bureau et je vais vous présenter les deux autres candidats qui comme vous tenteront de décrocher l’ordre de mission le plus prometteur qu’ait jamais connu notre agence. Un passage à la postérité assuré.

Je pris place. Lorenza, qui avait décidément la langue qui se balançait sous le gibet, continua à accaparer la parole.

- Sainte-Clark, les deux hommes qui se trouvent à votre gauche ont des mâchoires carrées, portent des lunettes noires, des costumes sombres et impeccables, des cravates nouées à la perfection et des parfums poivrés qui captivent l’odorat et brouillent les autres sens, altérant ainsi l’attention de quiconque. Ce sont des agents secrets terriblement efficaces et rigoureux, qui n’oublient jamais d’agir avec classe, dans le raffinement et l’élégance la plus absolue. Monsieur Sainte-Clark, connaissez-vous l’amour du travail bien fait et la bienséance qui vont de pair avec votre rang ?

Comme j’étais occupé à suivre du regard une araignée qui courait sur le plafond, je n’avais pas prêté attention à la question posée. Ce pourquoi je ne répondis pas. Le contraire eut été illogique. Lorenza interféra.

- Sainte-Clark ! Tout va comme vous le souhaitez ? hurla-t-elle.

- Si vous me le demandez, je prendrais bien un petit café, tentai-je.

A aucun moment, je ne pris conscience du culot que j’avais de faire cette demande. Je m’aperçus juste que personne ne me servit. Lorenza soupira.

- Je vous présente donc Boris Peterson dont la femme est boulangère et trompe son mari avec un tailleur de pierre, quel pétrin !

Ledit homme tressaillit, rougit brusquement et se rembrunit presque aussitôt.

- Le troisième et dernier candidat est Ivan Lockwood dont la femme s’appelle Loraine et assiste un médecin dans une clinique proche de l’agence.

L’intéressé plaça son poing devant ses lèvres et toussota. Cette façon de présenter un agent secret en se référant systématiquement aux activités de son épouse me semblait des plus singulières. Comme si Lorenza avait connu mes agissements matinaux. Je souris de me sentir coupable, je n’avais rien à me reprocher.

- C’est peut-être la clinique dans laquelle mon frère exerce, ajouta Morteperse.

- Peut-être bien mon cher Morteperse, le rembarra Lorenza, mais si je vous ai demandé de vous taire, c’était justement pour éviter que vous n’alimentiez la discussion avec des remarques aussi inintéressantes.

Morteperse lâcha une larme. Lorenza exposa la mission de manière lapidaire : « Eliminer Noël et Bonna ». Peterson, Lockwood, Sainte-Clark. C’est à l’un de ces trois agents secrets que reviendrait l’immense honneur de mettre derrière les barreaux le couple mythique du grand banditisme. Noël Joyeux et Bonna Niversaire formaient un couple de truands impitoyables et sanguinaires. Leurs actions d’envergure les plus célèbres, financées pour la plupart par le cheikh Evara, sont l’attaque de la pâtisserie du centre-ville de Bourg-la-Reine, la crucifixion de huit chats près du Colisée à Rome et une attaque à la boule puante dans un sous-marin russe plongé en mer de Barents.

- Bon, dit Lorenza en tapant dans ses mains, nous n’attendrons pas la femme de ce brave Morteperse pour commencer le test. Je vous poserai seulement trois questions pour lesquelles je vous proposerai plusieurs choix. Je vous laisserai vingt minutes de réflexion après vous avoir posé les questions, celles-ci étant relativement ardues.

Je me donnai un peu de courage en prenant une lampée d’un liquide incolore dont je finis là ma seconde flasque.

- Tout d’abord, débuta Lorenza Andretti-Gabanna, où êtes-vous si un commerçant vous demande « Avec ceci ? »…Dans une boucherie ? Dans une boulangerie ? Ou alors dans l’un ou l’autre de ces deux commerces ?

Voilà que la première question me plongeait déjà dans une profonde perplexité. Lorenza pointa alors du doigt une photographie encadrée fixée au mur.

- Sur cette photographie, reprit-elle, le petit lièvre roux nous fait-il signe avec la patte droite ou la patte gauche ?

- N’allez pas si vite, dis-je.

Lockwood et Peterson laissèrent échapper de petits rires aigus, pensant sûrement que je feignais d’avoir des difficultés. Je fis alors un clin d’œil exagéré en me tournant vers eux pour leur indiquer que j’acceptais avec un bonheur comble le rang de boute-en-train en chef auquel leurs rires m’avaient promu. Le désenchantement fut complet lorsque je me tournai vers ma feuille. Je n’avais pas encore répondu à la première question, dont l’intitulé m’échappait maintenant, que Lorenza posa la troisième.



- Enfin, dernière question ! Quel nombre vous demande de répéter un médecin en plaçant son stéthoscope dans votre dos ? Trente trois ou Trois mille trois cent trente trois ?

- Comment ? C’est déjà terminé ? s’étonna Peterson.

- Ces questions saugrenues sont autant d’insultes à nos intelligences, s’enflamma Lockwood, n’est-ce pas Sainte-Clark ?

- Tout à fait. Elles sont tellement simples que j’ai presque envie de ne pas y répondre.

Je profitai de ce début de protestation pour me ressaisir et retrouver un semblant de paix intérieure. Hasard ou fait exprès, les trois questions avaient fait apparaître devant moi les spectres de mes victimes matinales. Il me fallait trouver de l’aide.

- Aïe ! hurla le souffleur, qui se trouvait sous le plancher et dont le visage m’apparaissait par une petite trappe sous le bureau.

Je venais de lui asséner un violent coup de pied dans l’oreille car mes sollicitations antérieures, plus discrètes, accompagnées de regards paniqués n’avaient eu pour effet que de le faire sourire.

- Alors Sainte-Clark ? Un ennui ? questionna Lorenza.

- Non, j’ai une crampe au mollet droit, mais ça va déjà mieux.

- J’ai cru que c’était…Non, c’est idiot, a-t-on déjà entendu un souffleur hurler ?

Le souffleur aurait pu hurler « Oui » mais il ne souhaitait pas entrer dans l’intrigue. Il avait quitté son trou et commençait à marmonner. Tous les occupants de la pièce tendaient l’oreille pour entendre les plaintes du souffleur qu’on devinait maintenant cheminer sous le plancher du bureau.

- On m’avait dit que ça serait un petit boulot tranquille, pestait-il, un boulot qui permettrait à un étudiant de se faire un peu d’argent de poche.

- Et alors, vous êtes exploité ici ? lui demanda un homme éméché qui l’avait rejoint dans les couloirs souterrains le long desquels le souffleur tentait de dissiper sa colère.

- Non, pas du tout, répondit-il, mais on ne m’avait pas dit que je tomberai sur un fou furieux qui me savaterait le visage, qui m’extorquerait des réponses qu’il prétend connaître. Vous comprenez ?

- Ben oui, ce que je comprends surtout c’est que vous laissez votre poste vacant.

- Oui, pour deux raisons, là-haut un homme ayant un fort penchant pour la vodka use de la force et improvise à chaque réplique. De ce fait, je me sens inutile et menacé. Je m’en vais, je fais jouer mon droit de retrait.

- Je vous remplace sur-le-champ ! s’enflamma l’intrus.

- Si ça vous chante, lança le souffleur par-dessus son épaule.

- Retenez bien mon nom, beugla l’homme ivre, je m’appelle Lulu Ragourdin et je ne vous décevrai pas.

« Si personne ne me cherche, vous lui direz que vous ne m’avez pas vu ! » servit de réplique au souffleur alors qu’il s’enfonçait maintenant dans le couloir obscur qui menait aux coulisses. Cette réponse incohérente laissa Lulu sans voix. C’était justement le but escompté par le souffleur qui voulait mettre fin à cette discussion stérile.