Ibidem - Chapitre 10 / 12 - Pas de faire-part pour annoncer de mauvaises nouvelles.

Chapitre 10 / 12

Pas de faire-part pour annoncer de mauvaises nouvelles.

Alors que tous, Lorenza, Morteperse, Boris Peterson et Ivan Lockwood me considéraient avec gravité suite à mon geste déplacé envers le souffleur, une élégante jeune femme entra dans la pièce. Le badge luisant accroché à sa veste suffisait à faire d’elle une hôtesse d’accueil. Elle serait mon alliée en s’apprêtant à claquer les bulles des éphémères glorioles de mes concurrents. Elle s’avança d’un pas lent, le visage fermé, vers Morteperse.

- Monsieur Morteperse ? interrogea-t-elle.

- Oui ! Ma femme est-elle enfin arrivée ?

- Pas vraiment ! Pas du tout même ! Elle a été rectifiée ce matin.

- Comment ça « rectifiée » ?

- Veuillez m’excuser, je me laisse emporter par mes lectures des romans noirs de Mortimer Klagston.

Coïncidence ou pas, sous le bureau, par la petite trappe du souffleur depuis laquelle il suivait la scène, Lulu Ragourdin vomit la paella ingurgitée un peu plus tôt à l’énoncé du nom de l’écrivain qui l’avait éconduit et insulté. L’hôtesse poursuivit.

- Nous avons eu l’immense douleur d’apprendre, il y a vingt-cinq minutes, le décès accidentel de votre femme. Dès que j’ai appris ça, je suis venu, prenant juste une pause de dix minutes en chemin pour prendre un café et parler à mes amies de mon week-end à Saint-Malo.

- C’est vrai que c’est beau Saint-Malo, gémit Morteperse.

Apprenant cette triste nouvelle, Lorenza eut un sourire narquois qu’elle ne chercha pas à cacher. Boris et Ivan, derrière leurs lunettes noires, restaient impassibles. Morteperse transpirait des yeux, faisait un rond avec ses lèvres et laissait échapper des cris de hibou, alternance de « Hou » et de « Hu ».

L’hôtesse, visiblement navrée par le manque de réaction des deux hommes aux lunettes noires, vînt vers eux. Elle approcha ses lèvres à dix centimètres de celles de Peterson.

- Vous avez entendu ? lui demanda-t-elle.

- Oui, sa femme nous a quittés. Et alors ? Que voulez-vous que cela me fasse ?

- Itou, répondit l’hôtesse.

Boris Peterson se leva brusquement, faisant basculer son siège. En hurlant, il s’allongea au sol, le visage plaqué dans ses paumes. Elle se tourna alors vers Ivan Lockwood.

- Itou, répéta-t-elle.

La première pensée qui assaillit Ivan Lockwood fut de s’immoler par le feu. Et le premier liquide inflammable auquel il songea, si on omet l’urine de Lulu Ragourdin, fut la vodka contenue dans ma troisième flasque. Il me l’arracha des mains, l’ouvrit et vida la moitié du volume sur sa chemise. Je lui repris la flasque alors qu’il cherchait vainement de quoi embraser le liquide incolore dont il s’était aspergé. N’apercevant sur le bureau de Lorenza qu’une loupe avec laquelle il aurait pu concentrer les rayons du soleil, Ivan Lockwood se sentit honteux de s’être lancé dans une tentative aussi aléatoire et se rassit en pleurant comme il était de bon ton de le faire lorsque l’on apprend le décès de quelqu’un de proche.

- Suivez-moi, lança l’hôtesse, aux trois hommes éplorés.

Le cortège funèbre quittait la pièce. Les trois hommes baissaient la tête. Lorenza, indifférente, me fixait. Je regardais le plafond en sifflotant Who’s the guy who fill holes of my bowling ball with glue ?, un air de musette des plus indus dans cette situation. Et je gardai en mémoire ce mot capable d’anéantir n’importe quel homme : « Itou » !

- Il me semble que la fin de partie vous soit favorable Sainte-Clark, me sourit Lorenza en revenant à des considérations plus professionnelles.

- Oui, Noël Joyeux et Bonna Niversaire n’ont qu’à bien se tenir, je ne leur ferai aucun cadeau !

- Je vous fais confiance.

- Tu as raison Lorenza, le souci de bien faire est la seule chose qui m’ibnobule,

- M’obnubile, reprit-elle.

- Oui, ne joue pas sur les mots, ce que je veux dire c’est que le résultat est là, le destin a choisi pour toi lequel des trois candidats était le plus à même de prendre en charge cette mission.

- Vous appelez ça le destin ? Trois décès dans la même matinée. Tout de même, c’est étrange !

- Dis que c’est moi qui ai fait le coup tant que tu y es ! m’emportai-je.

- Oui, bon, calmez-vous, le principal est que vous ayez décroché le poste.

Notre échange s’arrêta sur ces mots. Lorenza me donna congé, m’indiquant seulement qu’elle me contacterait par téléphone pour me donner de plus amples informations sur les deux crapules à éliminer.