Ibidem - Chapitre 11 / 12 - Pas de succès pour le technicien slovaque.

Chapitre 11 / 12

Pas de succès pour le technicien slovaque.

Heureux d’avoir été choisi, à la loyale, à la place d’un des deux ténébreux endimanchés, je rentrai chez moi en courant. Je trouvai la porte de mon appartement béante et les meubles comme s’ils avaient fait la fête en mon absence. J’avais été visité. Etant d’un naturel distrait et désordonné, ces détails ne me choquèrent pas outre mesure.

- Alors ? Gueule de bois ? lançai-je en ricanant à mon mobilier détruit.

Les pointes acérées des planches fracassées avec violence me promettaient des échardes de tailles supérieures à la moyenne. Je versai une bonne rasade de liqueur de bouleau dans un verre hémisphérique à fond plat. J’improvisai deux toasts avec une biscotte, des rondelles de grenade et des cèpes découpés en dés. Je plaçai le dernier disque des Sprinklers sur le tournophone : Anorexic cat and the suicidal mouses. Une telle mise en scène me permit de fêter dignement mon succès. Seul au milieu de mon salon, j’exécutai quelques pas de danse dans lesquels on discernait aisément ma maîtrise de plusieurs arts martiaux parmi les plus pointus. Alors que j’effectuai une roulade avant et que le tournophone dévidait les décibels en flots abondants et onctueux, le combiné de mon téléphone grelotta. Je pensai qu’un de mes voisins allait une fois de plus me supplier d’abandonner la singulière habitude qui était mienne de pousser le volume de mon tournophone au maximum. Je décrochai violemment le combiné et je hurlai :

- Oh ! Le mot « liberté » tu connais ?

- Oui, me répondit-on d’une voix sensuelle, que je reconnus comme étant celle de Lorenza.

- Ah ! C’est toi ?

- Oui, c’est moi ! Mais pourquoi hurlez-vous ? me demanda-t-elle.

- C’est tout simplement de l’humour, répondis-je un peu pris au dépourvu et moi-même très peu convaincu par cette réponse.

Je débranchai le tournophone qui agonisa dans un rot terminé par quelques infimes bourrelets sonores.

- De l’humour ? Nous n’avons assurément pas le même, me moucha-t-elle. Mais trêve de plaisanterie, je vous appelle pour vous donner plus de détails sur votre mission. Etes-vous toute ouïe ?

Le ton employé en fin de phrase me laissa supposer avec justesse qu’il s’agissait d’une interrogation. Seulement, le contenu de la question m’échappait : « Etvoutoutoui ? ». Que signifiait ce mot ? Une expression latine dans la même ligne que le célèbre « Et caetera » ?

- Tu quoque mi fili, lui répondis-je pour lui prouver mon érudition.

But ruiné par ma désastreuse prononciation.

- Cessez vos enfantillages Sainte-Clark !

- Ca m’a fait plaisir de discuter avec toi, je vais te laisser vaquer à tes occupations.

- Et votre mission ? Elle n’a l’air de vous intéresser que moyennement, je me trompe ?

- Non, enfin…oui, tu te trompes. Dis-moi tout !

- Je tiens à vous prévenir que votre combiné est sûrement piégé. Je vais probablement être amené à utiliser un langage codé. Si vous pouviez mettre votre perspicacité en éveil !

- Ne t’inquiète pas !

- Jimmy-Joyce, j’aimerais que vous vous rendiez devant l’hôtel de ville d’une cité que je vais vous aider à deviner et que vous me contactiez à partir d’une cabine téléphonique.

- Quelle est cette cité qui déjà me fait rêver ?

- Oh oh poète Jimmy-Joyce ? Vous cachez étonnamment bien vos talents ! Je parie que vous trouverez le nom de cette ville tout seul.

- Donne-moi un indice quand même.

- Non, je parie que vous trouverez.

- Lorenza, c’est bien gentil de répéter béatement cette phrase. Crois bien que ta confiance me va droit au cœur mais il faut que tu me mettes sur une piste.

- Je PARIE que vous trouverez, répéta-t-elle en insistant sur le deuxième mot de la phrase.

- Pari osé ! alimentai-je la conversation.

- Ca y est ! Vous avez compris ? m’interrogea Lorenza avec un filet de triomphe au fond de la gorge.

Je n’eus pas la force de la décevoir. J’en rajoutai même un peu.

- Bien sûr ! J’ai compris depuis le début. Tu me prends pour un demeuré ?

- Non, dit-elle en souriant.

Elle raccrocha. Plus hésitant, je raccrochai également. Je laissai filer dix secondes, soit le temps d’échafauder un plan bancal. Je mis à exécution la première étape de celui-ci en rappelant Lorenza. Elle décrocha.

- Bonyour, lui dit un homme qui jouait divinement bien la comédie.

- Bonjour, lui répondit Lorenza avec l’air de celle qu’on ne dupe pas mais qui a la condescendance de répondre.

- Yé soui actouellement à Blatislava, en Loussie. Yé lémalqué oune ploblème sul votle ligne. Yé vais dewoil tout couper wos lignes. Mais atteution, cadeau magique bonus, yé peux galder la liaison awec une wille. Pas deux willes. Pas tlois willes. Une seule wille. Quelle liaison est-ce que wous woulez que yé conselwe ?

Sans dire un mot, Lorenza raccrocha. Elle composa de suite mon numéro.

- Lorenza ? demandai-je dans le combiné encore grelottant, tentant de prendre un air détaché.

- Oui.

- Tu boudes ?

- Pourquoi me demandez-vous cela ?

- Oui c’est vrai, je me demande pourquoi je te pose cette question. Comme si on venait de se quitter en mauvais terme au bigophone.

- Oui c’est étrange. Jimmy-Joyce, vous connaissez Jean Polsartre ?

- Oui ! Je ne vais pas souvent au musée mais je le connais. Tu as de ces questions parfois !

- Jimmy-Joyce, Jean Polsartre est un écrivain.

- Et que me veut-il ?

- Il est décédé !

- Oh ! C’est pas vrai ! Comment cela est-il arrivé ?

- Arrêtez de faire semblant de vous intéresser à cet homme, il nous a quittés il y a plus de trente-cinq ans.

- Je me disais aussi ! Pourquoi Lorenza me parle de cet inconnu ?

- Je vous assure Jimmy-Joyce, c’est un illustre écrivain.

- Ah, ça y est ! J’ai compris ! Tu me racontes n’importe quoi et quelque indice doit se trouver dans tes phrases pour que je devine la ville dans laquelle je dois me rendre.

- Non, Jimmy-Joyce, vous n’avez rien compris. Quand il s’agit d’étalonner le degré d’alcool d’une vodka, vous êtes là mais niveau culture, c’est zéro.

- Jean Polsartre a réellement existé ?

- Oui. Vous allez rechercher dans quelle ville ce grand homme nous a quittés, vous vous rendez devant l’hôtel de ville et vous me contactez.

- Mais là c’est plus qu’un indice ! Tu donnes la réponse au plus abruti des espions qui pourrait nous écouter !

- Vous m’avez poussée dans mes derniers retranchements. J’attends votre appel. Ce soir si possible.

- Je ne te décevrai pas.

- On verra bien ! Et, au fait, Bratislava se trouve en Slovaquie.

- Je sais ! Pourquoi me dis-tu ça ?

- Pour rien.

Et elle raccrocha. Je rebranchai le tounophone qui s’étrangla avant de retrouver le fil de la chanson. Je réalisai un saut de main, me redressai devant l’étagère et je saisis une encyclopédie. Mon doigt survola l’Histoire polonaise et fit demi-tour face à un poltron. Polsartre. Il est mort à…C’est où ça ?