Ibidem - Chapitre 12 / 12 - Pas de cimetière pour Jean Polsartre.

Chapitre 12 / 12

Pas de cimetière pour Jean Polsartre.

Le monomoteur rebondit sur la piste de terre pilée et s’immobilisa après quelques zigzags et un dernier looping. Bel atterrissage pour le novice que j’étais. je descendis du coucou, vêtu d’un short et d’une improbable chemise. Je réglai le pilote une fois qu’il eut fini sa lente descente en parachute. Le soleil s’en donnait à cœur joie, faisant éclater les roches mordorées, tandis que le vent impétueux soulevait des nuages rouille qui venaient s’éventrer sur nos peaux suintantes. Je quittai le pilote, barbu et hilare, avec ces mots : « I’m hot ! Good bye ! » en pointant du doigt le fleuve que j’avais vu du ciel. Probablement désireux de se rafraîchir aussi, le pilote me suivit jusqu’au fleuve dont le nom m’apparut bientôt sur un panneau de bois sec planté ici par quelque explorateur aujourd’hui oublié : Rio Grande.

Comme pour un jeu innocent, le pilote découpa une galette de roche friable et improvisa un concours de ricochet. Le caillou brûlant laissa échapper un champignon de vapeur à chaque contact avec la surface de l’eau, qui était pourtant elle-même à ébullition. Je me prêtai au jeu et lançai évasivement :

- Do you know Jean Polsartre ?

- John Pol’s art ? What’s that ?

- Wof, soupirai-je, a french artist.

Le pilote commença alors à débiter, dans un charabia indigeste, les règles d’un jeu dérivé du ricochet avec un système de points et un barème des plus complexes. Il s’agissait de toucher le plus grand nombre possible d’alligators et de mexicains clandestins. Ses yeux se mirent à briller lorsqu’il m’expliqua qu’on devait se méfier des mexicains déguisés en alligators et davantage encore des alligators déguisés en mexicains. Je n’avais aucune envie de jouer à son jeu. Le pilote gagnait en hardiesse et, gaillard, s’accrochait à mon biceps de manière assez vigoureuse. Je calmai son accès de familiarité en le repoussant légèrement. Assez fort toutefois pour qu’il dérape et perde l’équilibre. Les alligators étaient visiblement affamés.

J’entamai ma marche en direction du village qui cassait l’horizon. Je longeai le fleuve en écartant les joncs, en enjambant des carcasses pulvérulentes libérées par le récent abaissement des eaux et surtout en prenant garde de ne pas m’approcher trop près du bord que je savais glissant depuis la mésaventure survenue au pilote. Je slalomai entre les cactus et j’arrivai sans encombre dans un village aux palissades de bois. Adossé contre la première façade de l’unique rue du village, Lulu Ragourdin, sombrero rabattu devant le visage, imitait mal un mexicain endormi. J’avalai une goulée de liqueur de bouleau et entrai dans le seul commerce du village. J’en sortai avec une part de tarte aux fraises à cinq dollars. Arnaque. Les fraises n’avaient même pas été dénoyautées. Qu’est-ce que diable Jean Polsartre était venu s’enterrer ici ? Une rue en terre, quelques vieux agriculteurs aux granges emplies d’outils rouillés, une épicerie vide, des tartes aux fraises de muvaise facture, un décor minimal qui convenait tout juste au talent de Lulu Ragourdin et dans lequel la providence avait placé un bigophone à manivelle. Quatre mètres me séparaient maintenant de l’anachronique appareil. Deux gamins mexicains passèrent devant moi, l’un coursant l’autre. Détrempés et orphelins depuis leur traversée du Rio Grande, cinq minutes plus tôt, ils riaient et s’injuriaient en même temps. L’un criait dans la langue paternelle de Don Quichotte. L’autre répondait dans la langue de son écuyer qui se trouvait être la même. Je ne comprenais pas un mot.

J’appelai enfin Lorenza.

- Jimmy-Joyce ? s’étrangla-t-elle.

- Oui.

- Enfin ! Quatre jours que j’attends ! Que s’est-il passé ?

- Comment ça « Que s’est-il passé ? » ? Je te trouve culottée Lorenza, le Nouveau-Mexique ce n’est pas la porte à côté.

- Le Nouveau-Mexique ? s’étonna-t-elle.

- Eh oui ! Et il a encore fallu que je traîne mes guêtres jusqu’à ce village sans cimetière et où les vivants ignorent tout de Jean Polsartre.

Lorenza pensa sans doute qu’il valait mieux s’amuser de la situation.

- Vous portez des guêtres ? me demanda-t-elle.

Mais la conversation qui croustillait depuis le début fut, l’espace de trois secondes, remplacée par un signal strident qui perça mon tympan droit et anéantit en particules élémentaires l’effet comique de mademoiselle Andretti-Gabanna. Ce cri électrique m’empêcha en effet d’entendre sa question.

- Pourrais-tu répéter ? demandai-je à Lorenza.

Vexée par le cuisant échec de son humour naissant, elle leva le ton.

- Mais bon sang, Jimmy-Joyce, quel est le nom de ce satané village dans lequel vous êtes allé vous perdre ?

Je répondis. Elle raccrocha sans mot dire. Cela devenait une fâcheuse habitude. Le technicien slovaque que j’avais incarné avec brio le confirmait. J’allai apprendre à aimer ce coin oublié où m’attendaient les cinquante prochaines années de mon existence. De solides amitiés s’apprêtaient à naître avec les agriculteurs qui, comme moi, étaient de doux rêveurs, abusés par des encyclopédies erronées, venus chercher ici une gloire passée, une idole dans quelque cimetière au milieu du désert. Certains cherchaient encore, d’autres s‘étaient résignés depuis longtemps et laissaient passer le temps, ici, à Ibidem.