Digression autour d'un thème mal défini

Le mois dernier, moi, Ruben Melconyk, écrivain à succès, j'avais annoncé à la présentatrice de l'émission littéraire "Etoile ta culture" que je ne serai pas présent sur le plateau quelques heures avant le début de l'émission. La présentatrice, Albane de Trépanel, me concocta une vengeance qu'elle doit désormais regretter.


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- Et tu n’appelles pas cela un lapin ? s’étonna mon frère.

- Non, répondis-je. Cela y ressemble mais ce n’est pas un lapin.

- Appelle cela comme tu veux mais sache que cette bravade m’a causé bien du tracas.

Qui ressemble à un lapin. Qui cause du tracas. Le lièvre de Vatanen ? Je souris, amusé par cette référence qui me vint en tête. Je me gardai pourtant bien de la partager avec mon frère jumeau qui n’avait aucune connaissance en matière de littérature. Je venais de faire le récit à mon frère, le plus objectivement possible, de mon entrevue avec Albane de Trépanel, le mois dernier. Je n’avais omis aucun détail, ni l’impolitesse de la présentatrice vedette qui ne prêtait aucune attention à ce que lui disais, ni ma désertion, quelques heures avant l’émission télévisée, qui l’avait contrainte à dégoter un poète chinois des plus confidentiels pour me remplacer.

Albane de Trépanel avait peu apprécié la farce et la directrice de la chaîne de télévision, au vu des chiffres d’audience catastrophiques de la soirée, l’avait sommée de faire oublier ce fiasco. « Si vous avez une botte secrète, c’est le moment de la sortir » avait conclu la discussion entre les deux femmes. La vengeance d’Albane de Trépanel avait pris forme samedi dernier, il y a une semaine jour pour jour. Le traumatisme de mon frère était encore palpable et le serait encore quelques années.

La semaine passée, j’étais en retraite spirituelle, à Tulum, au Mexique. Moi, Ruben Melconyk, écrivain à succès, je m’étais rendu dans ce repaire de touristes petits-bourgeois afin de me ressourcer. J’avais loué une villa faite de matériaux nobles, à la décoration épurée. Je disposais toutefois de tous les équipements que la modernité peut offrir. Notamment un écran géant relié aux chaînes de télévision européennes. J’assistais donc, impuissant, à la lente liquéfaction de mon frère à l’antenne. Je faisais très peu d’apparitions dans les médias. J’étais écrivain et c’est tout. Je considérais la plupart de mes interventions télévisées, radiophoniques ou dans la presse comme relativement médiocres. J’avais toutefois besoin d’une retraite au soleil chaque année. Pendant cette escapade salvatrice, mon frère jumeau, professeur de mathématiques dans un collège de Seine-et-Marne occupait ma maison cossue du Mesnil-le-Roi, en bordure de forêt de Saint-Germain-en-Laye. J’étais rassuré de savoir ma demeure et le parc qui l’entoure gardés en mon absence et mon frère profitait ainsi de prestations qui le changeaient de son quotidien. Il ne tirait aucune vanité à être le frère d’un écrivain reconnu, il évoquait très rarement ce lien de parenté, n’avait lu aucune de mes œuvres et n’en connaissait même pas les thèmes. De quoi se trouver dépourvu face aux questions pointues d’une présentatrice revancharde.

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           Une semaine plus tôt
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Il était presque vingt-deux heures lorsque Astrid, la jeune assistante d’Albane de Trépanel, brune et plantureuse, sonna à la porte. Mon frère, Gregor Melconyk, profitait de la douceur de la soirée pour effectuer quelques longueurs dans le couloir de nage du jardin. Gregor Melconyk sortit de l’eau, enfila un vieux pull rose, à la maille distendue, et se dirigea vers la porte. Astrid savait que mon frère était là. Elle guettait ses déplacements depuis trois heures par-dessus le mur d’enceinte de ma propriété. Gregor, sans se méfier de la tournure qu’allaient prendre les évènements, ouvrit.

- Ruben Melconyk ? questionna Astrid, au décolleté aguicheur.

A moitié par facilité, à moitié pour impressionner la jolie brune devant lui, Gregor mentit.

- Oui, c’est moi !

Astrid porta à ses lèvres un talkie-walkie qu’elle dissimulait dans son dos.

- Il est là ! Go !

A ce mot, surgit des buissons alentours une cohorte de techniciens, caméraman, preneur de son, éclairagiste, menée par Albane de Trépanel, jupe et tailleur rouges. Elle s’avançait vers mon frère, les hanches roulantes, en faisant crisser le gravier blanc de l’allée qui menait chez moi. Astrid accrocha un micro à l’encolure du pull de Gregor et s’effaça alors qu’Albane pénétrait dans ma demeure en invitant mon frère à la suivre. Le caméraman resserra l’image sur eux deux.

- Mon cher Ruben Melconyk, si vous ne voulez pas venir à moi, permettez-moi de venir à vous. Souriez ! Vous êtes l’invité unique de ce numéro spécial de « Etoile ta culture ».

Mon frère avait la nuque raide et le sourire crispé. Le piège était retombé sur le petit rongeur venu grignoter un petit morceau de gloriole. Gregor ne voulait pas mettre son illustre frère au cœur d’un scandale. Il ferait front quitte à servir des réponses creuses ou passe-partout à la présentatrice qui ne manquerait pas de la titiller. Ils s’assirent tous deux dans mon canapé au velours gris souris.

- Ruben Melconyk, avant de parler de votre nouveau roman, parlons de vous, de l’homme. Parvenez-vous à rester insensible aux critiques négatives des gens de la profession ?

- Franchement, lâcha mon frère dans un sourire, je ne prête aucune attention aux dires qui me concernent, en bien ou en mal.

Gregor affichait un air goguenard, pensant que l’exercice qui l’attendait s’annonçait facile. Il déchanta rapidement.

- Même si, comme cela s’est déjà produit à plusieurs reprises, le spécialiste littéraire vous dépeint tel un cuistre ?

Les yeux de mon frère zigzaguèrent et son visage s’empourpra au point de se fondre dans le rose de son pull au col lâche.

- Non, même ce jugement ne me touche pas, répondit mon frère en se demandant ce que signifiait « cuistre ».

Il se félicita d’avoir été si prompt à répondre.

- Le qu’en-dira-t-on vous chaut donc si peu ? mitrailla Albane de Trépanel.

Gregor Melconyk espéra soudain que l’émission soit un programme court tant il était mal à l’aise. « Leucandiratonvouchodonxipeu » répéta intérieurement mon frère jumeau. Il baissa la tête et se mit à marmonner, attitude peu télégénique qui agaça Albane de Trépanel.

- J’adore écrire. Je ne veux pas faire autre chose, lâcha-t-il enfin face à la caméra. - Je ne vois pas le rapport, rigola Albane, mais nous nous contenterons de cette réponse.

A l’écran, je vis mon frère forcer un sourire. Je ne me doutais pas que, derrière la caméra, Astrid, l’assistante d’Albane faisait les gros yeux et lui indiquait de ses deux index que les commissures de ses lèvres devaient pointer vers le haut.

- Mais, dites-nous, enchaîna Albane en parlant soudain sur le ton de la confidence, nous connaissons Ruben Melconyk l’écrivain, quoique vous soyez très discret, mais nous ne connaissons rien de Ruben Melconyk, l’homme. Racontez-nous une journée type. Qu’est-ce que cela donne ?

Mon frère, soulagé, se dit qu’une question qui ne nécessitait aucune connaissance littéraire méritait d’être exploitée au maximum. Il décida de gagner du temps.

- Je me réveille … Je me lève … Et puis, j’enfile mes chaussons … Je vais aux toilettes … Je prends mon petit-déjeuner.

- Hop hop ! Je vous arrête monsieur Melconyk ! Que vous étaliez du miel ou de la confiture sur vos tartines le matin importe peu aux téléspectateurs. Ce que les personnes derrière leur écran veulent savoir, c’est « Qu’est-ce qui anime les méninges de Ruben Melconyk au quotidien ? », « Quel est son jardin secret ? », « Où puise-t-il son inspiration ? ».

De l’autre côté de l’Atlantique, devant le poste de télévision, j’espérais surtout que mon frère serve des banalités. Tout écart de langage ou tout propos ridicule me serait imputé et serait directement préjudiciable à mon image.

- Mon quotidien ? s’interrogea mon frère.

- Oui ! Livrez-vous ! De l’intime ! Du vrai ! l’encouragea Albane.

- Je donne des cours et je corrige des copies.

- Des cours ?

- Oui, à Ozoir-la-Ferrière.

- De l’autre côté de Paris ?

- Exact !

- Des copies ?

Mon frère, enseignant en mathématiques, professeur principal de la 6°3 au collège Léon Pétrolet d’Ozoir-la-Ferrière, prit conscience que ses réponses n’étaient pas compatibles avec les principales occupations d’un écrivain.

- Attention, prévient-il, ce sont des cours privés. Je les donne à des enfants, plus ou moins passionnés, dont les parents souhaitent des résultats rapides. C’est une activité exigeante !

- J’entends bien ! Quels petits privilégiés quand on y pense !

- Ah oui ! Dans des grosses baraques qui puent le fric !

- Vos clients seront ravis d’apprendre ce que vous pensez d’eux. C’est curieux de faire cette remarque, votre petite bicoque se défend bien aussi. Je songeais davantage à la chance d’avoir un professeur particulier renommé et tellement amoureux de la langue française.

Le visage de mon frère apparut en gros plan à l’écran, un sourire forcé sur les lèvres.

- Ne vous méprenez pas sur mes propos, les enfants que j’ai en face de moi sont formidables.

- Je me doute ! Mais quelle angoisse pour eux probablement d’avoir un homme si rigoureux avec la langue, la syntaxe et la sémantique. Vous devez avoir des anecdotes incroyables à nous livrer. Quels sont les mots sur lesquels butent vos petits protégés ? l’interrogea Albane.

Gregor Melconyk leva les yeux, puisant dans ses souvenirs.

- « Hypoténuse », très souvent et « Parallélogramme » quasi-systématiquement.

- Ah oui ? s’étonna la présentatrice, j’aurais imaginé d’autres mots.

Soudain Albane de Trépanel se leva, micro en main, et annonça la page de publicité avec un large sourire. Et pendant qu’à Tulum une voix chantante me vantait l’étanchéité des élastiques des couches Bambino et la cuisson rapide des noodles Dongadong, mon frère se faisait sermonner comme un gamin sous le toit de ma maison.

- Monsieur Ruben Melconyk, commença gentiment Albane de Trépanel, avec tout le respect que je vous dois, il va falloir vous réveiller. Entre les réponses affligeantes de banalité et les propos farfelus, vous ne nous gâtez pas, ni nous sur ce plateau, ni les téléspectateurs.

- Veuillez m’excuser, vous débarquez chez moi à l’improviste, je peine à retrouver mes esprits, n’y voyez pas de jeu malsain de ma part.

- Vous souhaiteriez saboter l’émission que vous ne vous y prendriez pas autrement en effet.

- Là n’est pas mon souhait, la rassura mon frère.

- Alors, réveillez le téléspectateur ! Soit vous faites dans le fracassant et le sensationnel en révélant des affaires inédites, soit vous emmenez les gens qui nous regardent à un degré de réflexion qu’ils n’ont jamais atteint, un voyage lors duquel vous nous apprenez des choses, en glissant naturellement d’un sujet à l’autre avec des transitions d’une beauté indicible. Vous comprenez ?

Gregor Melconyk comprit surtout qu’il aurait dû répondre « non » lorsque Astrid lui avait demandé s’il était Ruben Melconyk.

- Bien sûr ! répondit mon frère avec la furieuse envie de se précipiter vers la porte d’entrée et de disparaître dans la nuit noire.

Mais trop tard, Albane de Trépanel, toujours debout, le micro devant les lèvres lançait la seconde partie de l’émission.

Suite avec "Mais bon sang... Qui est Rosa Parks?"