Mais bon sang ... Qui est Rosa Parks ?

Le mois dernier, moi, Ruben Melconyk, écrivain à succès, j'avais annoncé à la présentatrice de l'émission littéraire "Etoile ta culture" que je ne serai pas présent sur le plateau quelques heures avant le début de l'émission. La présentatrice, Albane de Trépanel, me concocta une vengeance qu'elle doit désormais regretter.


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- Merci chers téléspectateurs d’avoir patienté ces quelques minutes. Retrouvons sans plus attendre Ruben Melconyk qui va nous parler de son dernier roman : « Rosa ».

Gregor Melconyk, totalement étranger à mon univers, se raccrocha à l’idée qu’avec un titre portant un prénom féminin, il s’agissait d’une œuvre relatant une romance. J’avais en réalité repris dans cet ouvrage l’incident qui a rendu Rosa Parks célèbre, ce jour de 1955 où cette femme noire avait refusé de céder son siège à un homme blanc dans un bus de la ville de Montgomery, en Alabama. Seulement, j’avais volontairement omis d’indiquer le contexte dans lequel avait lieu mon récit. Pas de lieu. Pas d’époque. J’avais également souhaité ne pas reprendre le nom de Parks. Mon héroïne s’appelait tout simplement Rosa. En éliminant ces éléments cela m’affranchissait de la lourdeur historique et politique de l’évènement. Albane de Trépanel rejoignit mon frère dans le canapé et entama le jeu des questions-réponses. J’étais en apnée devant mon poste de télévision.

- Ruben Melconyk, une semaine après le lancement de votre roman « Rosa », chacun s’accorde à dire que cela sera un des succès littéraires de l’année. Combien de ventes avez-vous réalisées en une semaine ? interrogea Albane.

- Deux millions il me semble, répondit mon frère.

Dès sa première réponse à propos de mon roman il était clair que mon frère débutait la traversée d’un désert, d’un territoire inconnu.

- Ah oui ? s’étonna Albane. J’avais entre les mains un chiffre autour des vingt-cinq mille plutôt, ce qui est plutôt un très bon score.

- Je suis trop optimiste, ricana mon frère. Vous savez, c’est comme les critiques, je ne fais pas attention aux chiffres.

- Vous avez bien de la chance, ris-jaune Albane en pensant à l’audimat désastreux qui se profilait pour cette émission.

- Puis-je vous poser une question ? osa Gregor.

Albane de Trépanel crut être arrivé à un tournant de la soirée et se réjouissait que le présumé écrivain qu’elle avait en face d’elle s’aventure enfin à tenter quelque chose. Elle espéra de l’impertinence.

- Bien sûr, sourit Albane, inversons les rôles pour une fois. Posez votre question !

- Pourrait-on m’apporter un verre d’eau ?

- Bien entendu, répondit Albane de Trépanel dans un sourire crispé, déçue que rien ne soit venu bousculer le rythme poussif de l’émission.

Elle fit signe à un assistant en se demandant pourquoi le benêt qu’elle avait en face d’elle n’avait pas réclamé ce verre pendant la pause des réclames publicitaires. Elle n’eut pas à formuler la question pour obtenir l’explication.

- Je pense que lorsque vous vous êtes assise dans le canapé, cela a soulevé un nuage de poussière qui m’a asséché la gorge.

- D’accord, répliqua la présentatrice consternée, mais nous sommes loin du thème principal de votre roman « Rosa ». Pourquoi avoir choisi ce thème ?

- Oh, vous savez, répondit Gregor en prenant un air blasé, j’avais envie d’écrire un roman léger, une histoire fleur bleue.

- Fleur bleue ? L’histoire de Rosa Parks ?

- Ah non ! s’exclama Gregor Melconyk, mon idée première était d’écrire une romance mais finalement j’ai écrit « Rosa ».

- D’ailleurs, je m’avance peut-être un peu en disant « Rosa Parks ». Est-ce bien de Rosa Parks dont il est question dans ce roman, son nom n’étant jamais cité ? demanda Albane.

- Je n’en sais rien, répondit mon frère, c’est vous qui le dites, Rosa c’est Rosa, pas forcément Rosa Parks.

- Quelle malice dans votre voix, sourit la présentatrice. Justement pourquoi avoir supprimé toutes les références à Rosa Parks ? Pas de date, pas de lieu, pas de noms de famille pour les différents protagonistes autour de cet accrochage.

Pour mon frère, toute information était la bienvenue. Alors l’utilisation du terme « accrochage » il supposa que l’intrigue du roman tournait autour d’un accident de la circulation.

- Je suppose, répondit mon frère, que c’est pour donner un caractère intemporel et universel à l’action.

- Vous supposez ?

- Non, j’en suis sûr, c’est quand même moi l’auteur de ce roman. Ce qui est décrit dans ce roman peut survenir n’importe où, n’importe quand.

- Waouh ! Quelle mise en garde en ces temps troublés que nous traversons ! Chapeau monsieur Melconyk !

- Exactement ! appuya mon frère en tapant du poing sur l’accoudoir du canapé, heureux et surpris à la fois que sa réponse soit accueillie avec tant d’enthousiasme.

- Et le sous-titre, enchaîna Albane, que pouvez-vous nous en dire ?

- Le sous-titre ?

- Votre roman s’appelle « Rosa, le choix d’une vie ». Pourquoi ce sous-titre ?

Mon frère prit son menton entre le pouce et l’index et chercha une réponse qui conviendrait forcément.

- Il faut bien comprendre, se lança-t-il en reprenant ses tics de langage d’enseignant, que le choix que fait Rosa est si déterminant, si radical, qu’il n’y en a qu’un seul dans une vie. Rosa assume pleinement sa décision. Rosa reste digne. Rosa reste debout.

A ces mots, Albane de Trépanel pouffa de rire. Gregor Melconyk ne comprit pas le caractère comique de son envolée lyrique. A Tulum, sur mon canapé, j’avais préparé deux énormes coussins pour les plaquer sur mes oreilles au cas où mon frère viendrait à s’enfoncer dans des explications vaseuses. Sur ses deux dernières tirades, dégoulinantes de bons sentiments, il avait presque réussi à me faire croire qu’il avait lu mon roman. La suite s’avéra moins brillante.

- Pourquoi riez-vous ? demanda innocemment mon frère à la présentatrice qui essuyait délicatement les larmes que son rire avait fait naître au coin de ses yeux.

- Rosa Parks reste debout. Alors qu’elle reste assise. Vous devriez écrire des slogans publicitaires monsieur Melconyk, vous avez de l’imagination !

Gregor Melconyk fut gêné d’apprendre qu’il venait de faire un trait d’humour à propos d’une femme en chaise roulante, probablement suite à l’accident de circulation évoqué quelques minutes plus tôt. Il se fit la promesse de glisser un mot, face caméra, à l’attention des personnes handicapées dès que le feu nourri des questions d’Albane de Trépanel se calmerait.

- Mais, finalement, continua Albane en reprenant son air sérieux, est-ce l’histoire de Rosa Parks ou n’est-ce qu’une fiction ?

Malheureusement, le seul mot qui venait à l’esprit de mon frère en entendant « fiction », c’était « science-fiction ». A partir de ce moment, j’ai utilisé les coussins du canapé.

- Vous souhaitez parler du chapitre avec les extra-terrestres ? tenta mon frère dans un coup de bluff monstrueux et presque désespéré.

- Les extra-terrestres ? interrogea Albane.

- Ah non, veuillez m’excuser, mes souvenirs s’emmêlent parfois. J’étais parti sur un récit imaginé avant d’écrire « Rosa ».

- Décidément, il semblerait que de nombreuses idées vous soient nécessaires avant d’en concrétiser une seule. Un peu plus tôt, c’était un roman fleur bleue, maintenant, les extra-terrestres. Nous sommes bien loin de Rosa Parks.

Mon frère aurait pu ne pas répondre mais, souhaitant me représenter au mieux, il lui sembla de bon aloi de riposter à ces remarques moqueuses.

- Il s’agissait du même projet ! Un mélange d’histoire d’amour et d’histoires martiennes. C’était l’histoire d’un couple très amoureux : les vacances en Jamaïque, la barbe à papa partagée à la fête foraine et, un jour, le mari découvre que sa femme est une extra-terrestre lorsqu’il la surprend dans la cuisine en train de dénoyauter des olives en projetant des rayons laser par les yeux.

Gregor Melconyk avait une conception erronée de la façon de travailler des écrivains. Il pensait que les sujets des romans se devaient d’être aussi alambiqués que possible. La caméra réalisait un gros plan sur son visage alors qu’il faisait une fourche avec ses doigts devant ses yeux en lâchant des « tiou-tiou » pour donner une consistance à cette histoire de rayons laser. Albane de Trépanel, déstabilisée, consultait du regard chacune des personnes présentes sur le plateau improvisé. Astrid fit mouliner son index lui demandant de passer à la question suivante.

- Très intéressant, mentit la présentatrice, mais revenons-en à Rosa Parks si vous le voulez bien.

- Ou supposée comme telle ! s’amusa mon frère pour gagner quelques secondes.

- Oui, tout à fait ! Mais dites-nous, ce chauffeur de bus, dans quelle catégorie le rangez-vous ? Responsable ou simple exécutant ?

- Votre question est une vraie tarte à la crème, si vous me permettez un jugement.

- Je l’admets sans sourciller, tant que la réponse suit.

- C’est la sempiternelle question qui ressurgit après tout drame, majeur ou minime. Mais pour vous forger une opinion il faudra lire ce roman. Je ne peux répondre. Le chauffeur de bus conduit vite, il a reçu des ordres en ce sens. S’il refuse d’obéir, il perd son job. S’il accepte, il fait sciemment courir un risque à ses passagers. La rentabilité au détriment de la sécurité, comme d’habitude.

Albane de Trépanel donnait des coups de menton saccadés, de droite et de gauche, tant la confusion régnait dans son esprit.

- Je vous parle de Rosa Parks ! se fâcha Albane.

- Mais moi aussi ! rétorqua mon frère.

Les propos de mon frère lors des trente dernières minutes de l’émission, du moins ce que j’en retins alors que j’ôtai les coussins de mes oreilles, se partagèrent toujours entre ses élucubrations basées sur les bribes d’informations qu’il parvenait à capter concernant Rosa Parks et des banalités qui n’engageaient à rien et permettaient de gagner de précieuses poignées de secondes. Si j’avais acquis la certitude que mon frère n’avait jamais lu ne serait-ce que la quatrième de couverture de mon roman « Rosa », Albane de Trépanel, elle, s’interrogeait sur le fait que son interlocuteur en soit l’auteur. Mais face à la caméra, publiquement, elle n’osa pas porter l’estocade. En cas d’erreur de sa part, elle aurait eu beaucoup de peine à justifier une telle accusation par la volonté de sauver une émission sans relief et sans teneur littéraire.

- Pour conclure, souhaitez-vous ajouter quelque chose ? Un message personnel ? demanda Albane à Gregor.

Gregor Melconyk tint la promesse faite intérieurement un peu plus tôt.

- Je souhaiterais adresser des excuses si j’ai pu blesser quelqu’un. Les personnes handicapées et à mobilité réduite font partie intégrante de la société. Il faut cesser les discriminations, quelles qu’elles soient.

Albane de Trépanel, mortifiée par les propos venus de nulle part de mon frère, regarda fixement l’objectif de la caméra et, puisqu’il est préférable d’éviter les plans immobiles à la télévision, elle serra trois fois les mâchoires.

- Ce sont sur ces belles paroles que nous nous quittons. Merci de nous avoir suivis et à la semaine prochaine, conclut la présentatrice en rendant l’antenne.

A Tulum, j’étais heureux que le supplice de mon frère se termine mais j’imaginais dans quel désarroi il devait se trouver. Je ne sus pas s’il avait avoué le terrible malentendu une fois la caméra éteinte. Mais non, il avait joué la carte de l’apaisement.

- Je ne sais pas à quel jeu vous avez joué ce soir monsieur Melconyk, attaqua Albane, mais permettez-moi de vous dire que je trouve cette façon de procéder minable.

- Du calme, tempéra mon frère, j’ai juste tenté d’être le plus naturel possible dans un exercice d’improvisation des plus inhabituels.

- Prenez-moi pour une cruche !

- Je vous assure ! Parlons-en calmement ! Voulez-vous un café ? Un jus d’orange ?

Elle ne répondit pas à mon frère. Elle fit un grand geste du bras en direction de la porte d’entrée et, s’adressant à son équipe, s’écria :

- Allez ! On remballe !

Elle se tourna de nouveau vers mon frère et, le menaçant de l’index, lui assura qu’il ne serait plus jamais l’invité d’une de ses émissions littéraires. Albane de Trépanel avait vu juste puisqu’elle n’anima plus jamais d’émission littéraire. Après le fiasco de ce soir, elle fut aussitôt rangée dans un placard et avait désormais en charge le courrier des lecteurs auxquels elle devait répondre des gentillesses en deux ou trois lignes. Huit mois après ce pathétique numéro de « Etoile ta culture », pour lequel je n’eus qu’à prétexter une fatigue passagère pour expliquer ma prestation, je fus de nouveau invité dans cette émission. J’allais cette fois-ci personnellement défendre mes écrits et c’est Astrid qui posait les questions face à la caméra.