Jour 2: Un fil dans un rouage

Sous l’éclat orangé du soleil, les immeubles de fer rouillé, les rouages interminables et autres machineries qui faisaient tourner la ville, étaient mis à vif tel un squelette fait uniquement de briques, de terre, de fer et de rouille. Sa peau était rongée par l’iode qui emplissait l’air. Ses veines électriques étaient apparentes et circulaient partout dans la ville pour ravitailler constamment ce corps mécanique en énergie.

La texture douce et délicate du tissu en lin nacré semblait caresser sa main. Elle laissa retomber au creux de sa paume, le mouchoir brodé de fil de soi mauve et le serra contre elle. Assise au bord de son lit, elle tenta de reprendre conscience de ce qui l’entourait et de sortir de sa mélancolie.

Une tiède chaleur commençait à se propager dans la petite pièce. Les yeux fermés, elle entendait l’agitation de la rue percer les fenêtres pourtant fermées. Au loin, l’écho des hélices des dirigeables bourdonnait dans son esprit et entrait en résonance avec les moteurs pétaradants des engins à essence qui traversaient la ville sans faire attention aux passants qu’ils pouvaient renverser.

Pourtant, elle savait que toute cette agitation n’était en rien comparable à celle qui existait dans les quartiers les plus pauvres où les habitants vivaient dans des immeubles en ruines aux murs décrépits et usés par le temps. Serrant une dernière fois le mouchoir dans sa main, elle se décida à ouvrir les paupières et à affronter le jour qui se présentait à elle. D’un pas décidé elle se dirigea vers la porte, jeta un dernier regard sur la petite chambre étroite qu’elle allait quitter, tira un peu plus sur son corset avant de sortir et de refermer la porte derrière elle. Un épais tapis recouvrait le parquet de l’étage des trois chambres où elle logeait et étouffait le bruit de ses talons.

Une main sur la rambarde, elle descendit l’escalier de bois laqué dont les formes végétales s’entremêlaient pour se fondre dans le décor du reste de la demeure à la fois immense et imposante. Des tableaux décoraient les couloirs et les allées. Des lampes électriques répandaient une lumière tamisée sur les visages des anonymes à la peau décharnée et creusée par les coups de pinceau maladroits d’un peintre sans talent. À peine toucha-t-elle la dernière marche qu’une voix aiguë et terrifiante l’interpella : ― Miss Ysarée. Je n’attendais plus que vous pour commencer à servir le thé.

La jeune femme hocha la tête en signe d’excuse et se dépêcha de gagner la salle où l’attendaient ses deux autres partenaires de vie. Puis, elle s’installa sur une chaise libre et fit attention de garder son dos aussi droit qu’elle le put.

La femme qui l’avait accueillie si aimablement entra à son tour. Et prit le temps de faire de petits pas lents pour atteindre la longue table, d’approcher la théière et de verser l’odorant liquide dans les tasses de chacune. Ysarée gardait les yeux rivés sur la grappe de raisin et la part de tarte qui trônait dans son assiette. L’estomac noué, elle se força pourtant à en avaler un morceau. Du coin de l’œil, elle ne put s’empêcher de détailler les deux autres personnes présentes.

À sa gauche, assise à côté d’elle, se tenait une jeune femme au teint blanc comme un linge fraîchement débarrassé de ses impuretés. Ses lèvres rehaussées d’un rouge éclatant donnaient à cette personne, aux cheveux d’un blond aveuglant, l’air vulgaire. En dépit de ce portrait, que des yeux bruns emplis de malice complétaient, Lièvine n’était pas la plus mauvaise femme qu’elle avait pu rencontrer jusqu’ici. Face à elle, en train de siroter sans bruit son eau aromatisée, se trouvait une jeune fille ayant tout juste l’âge pour être considérée comme une femme aux yeux de tous. Des boucles sombres encadraient le visage ovale de Tadèa et accentuaient ses iris bleu aussi profond qu’un océan sans fin. Toutes les trois se refusaient d’engager une discussion avec sa voisine de peur des potentielles remontrances que pourrait leur asséner la vieille femme en bout de table. Le seul élément perturbateur à ce calme était les chocs répétés des tasses posées dans leur coupelle et les cuillères raclant précautionneusement le fond des assiettes.

Ysarée replaça l’une de ses mèches auburn dans son chignon en essayant de passer inaperçu et redirigea son attention sur ses voisines de tablée. Toutes les deux étaient de grandes bavardes quand on leur autorisait cette liberté. Hélas, depuis quelque temps, ni l’une ni l’autre n’avait envie de parler de futilités. Ysarée soupira, ce qui lui valut un regard désapprobateur de la part de la prédatrice aux cheveux gris cendré. Celle-ci la tenait à l’œil et ne perdait pas de vue le moindre de ses gestes. La jeune femme se détourna de cette harpie continuellement taciturne et replongea dans ses pensées. Tadéa, de par son physique, lui rappelait le souvenir d’une personne chère à ses yeux. Elle reposa sa cuillère et attendit patiemment que les autres finissent leur repas.

Peu après, la vieille femme se leva et dit en sortant de la salle : ― Suivez-moi. Vous allez aider à la préparation des festivités de ce soir. Elle entra dans le hall et leur fit face avant de continuer : ― Cela réclame de la rigueur, du jugement et de la précision. Par conséquent, aucune faute ne sera tolérée. Les domestiques sont à votre disposition. Concertez-vous et répartissez-vous les tâches afin de régir au mieux les différentes étapes.

Un geste du poignet leur signala la fin de son discours et le début de leur calvaire. Ysarée alla directement vers les cuisines. Elle passa derrière l’imposant escalier posé au centre de la pièce, traversa un couloir sombre où flottait dans l’air une odeur apaisante de pomme sucrée. Suivant l’effluve, elle poussa une porte et pénétra dans une grande salle dépourvue de fenêtre, dont les murs de bois avaient laissé la place aux briques apparentes. Les fourneaux étaient collés au mur du fond, les placards faisaient face aux pianos et les tables de travail occupaient le centre névralgique de la salle. Trois cuisinières, toutes occupées à couper des légumes, laver la vaisselle et la sécher pour ensuite la ranger, animaient l’endroit. L’une d’elles passa devant Ysarée sans la voir. La seconde ne s’aperçut de sa présence qu’après un instant et s’exclama aussitôt dans un accent torturant la moitié des mots qu’elle avait déjà du mal à prononcer : ― Miss Ysarée ! v'nez nous voir ! Quelle création voulez qu’on fasse pour c’soir ?

La petite bonne femme était maigre et le tablier blanc tacheté de graisse qu’elle portait par-dessus sa robe grise renforçait sa silhouette squelettique et ses joues creusées. ― Je pense à quelques recettes dont vous seule avez le secret. Répondit-elle avec espièglerie. ― Ah ! Miss Ysarée, vous êtes faite pour être une grande Femme ! Ysarée lui rendit un sourire timide et se sentit rougir. ― Assez bavardé, que me proposez-vous ?

Contrainte de n’être que spectatrice des créations que faisaient les cuisinières, Ysarée profita tout de même des parfums qui se propageaient dans la pièce pour les respirer à plein nez. Elle s’en délecta sans pour autant pouvoir toucher les pâtisseries appétissantes qui défilaient devant ses yeux. Des mignardises salées étaient alignées sur un plateau en argent. L’une des aides mettait la touche finale aux gâteaux sortis des fourneaux et recouvrait leur croûte caramélisée d’une ultime couche de sucre. C’était un ballet de couleur, de forme et d’odeur toutes plus alléchante les unes que les autres qui se dressait peu à peu sur les tables.

Hélas pour elle, le temps était venu de revêtir sa tenue de soirée et ainsi d’abandonner ce lieu de sérénité qui la replongeait des années en arrière, lors de son enfance sans inquiétude. Ysarée salua les cuisinières avant de sortir et de prendre le corridor obscur qui la ramena la réalité. Dans le hall, les tables étaient dressées et prêtes à accueillir les mets délicieux qui seraient avalés sans distinction par des hommes avides de continuer à étirer la peau déjà bien tendue de leur ventre.

Dans sa chambre, tandis qu’une femme qui ne parlait pas sa langue resserrait les liens de son corset, elle retrouva le mouchoir qu’elle avait gardé sur elle toute la journée. Il était désormais plissé et aussi fatigué qu’elle l’était de la vie. Elle voyait dans sa trame, les lignes de sa vie et de sa condition peu banale. Celle d’une femme aussi noble que la matière constituant ce bout de tissu et ce sentiment dégradant d’être froissée par ceux qui la manipulaient tous les jours. Ysarée ravala son chagrin. Ce soir, elle allait devoir rendre hommage à celle qui lui avait tout appris. Celle qu’elle considérait comme sa sœur de cœur. Le souffle coupé par le brusque élan de l’habilleuse, elle sentit son dos craquer sous la pression et ses poumons se resserrer. Sa tête tournait, pourtant elle ne rechigna pas et se contenta de tenter de retrouver une respiration régulière. Le nœud fait, elle passa enfin la robe et finit de mettre en place tous les artifices qu’une femme devait revêtir pour séduire la société. Dans son cas, elle devait avant tout séduire les hommes qui venaient pour, peut-être un jour, les mener loin de cette demeure et ainsi prendre les fonctions auxquelles elles étaient destinées. Sa mèche de cheveux dissimulée dans son chignon, elle remercia dans un sourire crispé la femme et retourna vers la grande salle.

Les musiciens accordaient leurs instruments et attendaient les invités. Ysarée retrouva les deux autres amies, debout, dans un coin de la pièce. Leur silence gêné à son arrivée la contraria. Ysarée se tordit les mains de nervosité. Face à leur visage impassible et sans aucune émotion, elle ne put contenir plus longtemps ses reproches : ― Vous ne devriez pas dissimuler ainsi votre peur. Vous êtes aussi inquiète que moi. Avouez-le ! ― Nous n’avons pas à parler de ça. Il faut oublier et aller de l’avant ou c’est ton avenir que tu mets en péril, Ysarée, répliqua froidement Lièvine, les yeux accusateurs.

Ysarée voulut répliquer, mais elle fut interrompue par l’entrée des premiers invités. Lièvine alla se présenter à eux. Tadéa lui lança un regard furtif avant de lâcher, dans un soupir de regret: ― C’est triste, mais Lièvine a raison. Essaie de ne plus y penser.

Elle partit à son tour rejoindre les nouveaux individus. Ysarée resserra ses doigts autour de son châle. Comment pouvaient-elles paraître si indifférentes à cette histoire ? Pourquoi refusaient-elles de comprendre ce qui n’allait pas ?

Ravalant sa colère, elle se ressaisit et se promit de régler cette question avec les filles à un autre moment. Elle afficha un sourire artificiel et se jeta dans la foule qui ne faisait que grossir au fil des secondes.

Le temps avait du mal à s’écouler. Du moins, telle était son impression. Un verre à la main, elle acquiesçait par automatisme au monologue inintéressant d’un riche industriel vantant les mérites de ses inventions. Ysarée n’en avait que faire. Sur son visage était peint un air ravissant et intéressé tandis qu’à l’intérieur, elle bouillonnait d’impatience et de questionnement qui ne faisaient qu’amplifier, en même temps que cette soirée interminable. Autour d’elle une trentaine de personne, des investisseurs puissants et leurs compagnes, déambulaient pour se faire voir et certainement conclure quelques accords douteux entre eux. À travers les fenêtres, elle aperçut la ruelle plongée dans la nuit. Les pavés étaient éclairés par les lampadaires et jetaient des ombres menaçantes sur les invités qui continuaient à affluer. L’ambiance était festive. Les musiques étaient discrètes et entraînantes. Le buffet était déjà assailli par des affamés éternellement insatisfaits.

Malgré la masse, elle arriva à discerner deux autres personnes entrer et se faufiler parmi les inconnus, attirant ainsi son attention. Tout en continuant à faire semblant de s’intéresser à la conversation, elle les suivit du coin de l’œil. Un homme élégamment vêtu d’un costume brun et à l’allure irréprochable dénotait avec le reste des hommes qu’elle avait croisés jusqu’ici. À son bras se tenait une femme aux cheveux d’un roux flamboyant. Elle semblait avoir du mal à cacher un malaise qu’elle ne comprit pas. Un haut col relevé cachait la nuque de la compagne. Les gestes assurés et pourtant impatients de l’individu l’intriguèrent. Il semblait ravi de découvrir un nouveau lieu et également de le détailler pour y trouver une faille.

Elle suivit le regard de l’inconnu. Sur le palier, elle vit Silène. La femme aux cheveux noirs et à la robe rouge, qui les logeait et les préparait à leur avenir. Elle était en train de fermer à clé la porte de son bureau. Ysarée la vit descendre l’escalier et se diriger vers les nouveaux venus avec une joie contenue.

Curieuse, Ysarée s’approcha en oubliant le vieillard qui s’en détourna, vexé, et fit mine de se resservir en vin tout en tendant l’oreille à la discussion qui se tenait derrière elle. La musique était bien plus forte qu’elle ne l’avait cru, mais elle réussit à intercepter des bribes de phrases. ― Miss Kane ! Ravie de savoir que c’est une représentante de la gent féminine qui a gagné cette terrible course !

La voix suraiguë de Silène lui transperça quasiment les tympans. Elle avait un don pathétique pour jouer les femmes fortunées. Pourtant, on devinait facilement que cela n’avait certainement pas été le cas toute sa vie. Certaines de ses manières ne trompaient personne. Mais elle était la femme la plus puissante de cette ville. Elle arrivait à faire plier les plus importants en peu de temps, grâce au réseau d’information qu’elle détenait. Elle avait la main mise sur une grande partie des maisons closes et autres lieux de perdition des hommes en quête de réconfort. Ainsi pouvait-elle les soumettre à sa volonté sans avoir à se salir les mains.

La femme accompagnant l’inconnu lui répondit avec un langage soutenu et une prononciation sans faille. Ce qui étonna Ysarée. Aucune Femme n’avait réussi à atteindre ce niveau de diction irréprochable jusqu’à présent. Et ce n’était pas faute de s’entraîner à faire disparaître les résidus d’accent et autres défauts qui leur provenaient de leur pays d’origine pour prendre un accent raffiné utilisé dans les milieux aristocratiques. Par la suite, Silène s’écarta des deux individus. Ysarée fut troublée en entendant la femme reprendre un langage commun, voire grossier. Ysarée se retourna pour tenter de les aborder, mais ils étaient allés se mêler aux danseurs qui virevoltaient au centre de la pièce. Elle continua à les regarder enchaîner les pas sur le parquet puis se séparer. La femme accepta l’invitation de l’homme avec qui elle avait discuté précédemment, tandis que son partenaire s’éloigna à pas feutrés de la foule. Personne ne semblait faire attention à lui. Il était si rapide qu’elle le perdit de vue quand il passa derrière un groupe de femmes aux toilettes de couleurs vives qui lui agressèrent les rétines. Brusquement, un hurlement déchirant fendit l’air et stoppa toute activité dans la salle. Ysarée regarda, sidérée, le riche industriel s’effondrer à terre en se tenant la gorge. Un flot de sang ininterrompu coulait le long de sa main pour finir en une mare pourpre. Les invités s’agitèrent, les femmes crièrent de terreur et l’agitation gagna toutes les personnes présentes. Sans s’en rendre compte, elle lâcha le verre qu’elle avait à la main et le laissa s’éparpiller en milliers d’éclats au sol. Le bruit du cristal brisé résonna dans ses oreilles et la tira de sa torpeur, lui renvoyant subitement le vacarme et le trouble qui régnait. Elle se précipita alors vers la femme que Silène avait félicitée. Celle-ci se tenait non loin du corps et paraissait choquée par la vue du liquide rouge qui continuait à étendre la flaque, vidant son possesseur de toute substance vitale.

Une autre inconnue la bouscula pour courir vers la sortie. Elle-même était prête à prendre ses jambes à son cou si elle n’avait pas eu cette image atroce imprégnée dans son esprit et le corps sans vie de cet homme étendu à ses pieds. Contre toute attente, c’est la femme rousse qui lui conseilla de boire le verre d’alcool qu’elle lui tendit. Ysarée le prit et le vida d’une traite. Des domestiques arrivaient pour secourir et essayer de nettoyer les traces du drame. Un peu plus loin, Lièvine retenait Tadéa pour l’empêcher de perdre connaissance à la vue du sang. Tremblante, Ysarée remercia la femme aux cheveux roux et nota que son attention était portée ailleurs. Sortant de sa stupeur et l’esprit encore embrumé, elle suivit son regard et aperçut Silène se débattre avec les gardes censés surveiller la demeure qui lui interdisaient le passage à l’étage. Après moult insultes et reproches, elle arriva à dépasser le barrage et grimpa rageusement l’escalier pour disparaître dans son bureau.

Une main ferme serra l’épaule d’Ysarée. Elle leva la tête vers la femme rousse qui continuait à lui tenir compagnie. A cet instant, elle ne savait pas vraiment combien de temps elle était restée ainsi, debout, sans bouger, tout aussi égarée que le reste des invités. Ils s’animaient devant ses yeux, comme des ombres furtives qu’elle n’arrivait pas à suivre tant leurs gestes étaient rapides et flous. Ce n’est qu’en sentant un vide à ses côtés qu’elle crut apercevoir les deux inconnus s’éclipser sans demander leur reste. ― Ysarée ? Ysarée, est-ce que tu m’entends ? Ysarée ?

La voix inquiète de Tadéa réussit difficilement à franchir le brouillard épais qui l’encombrait. Elle cligna des paupières à plusieurs reprises pour revenir à elle et tomba nez à nez avec le visage pâle de son amie, penchée sur elle. Ysarée comprit qu’elle avait lentement glissé le long du mur pour finir les genoux repliés contre sa poitrine.

C’en était trop. Elle se leva brusquement, écarta Tadéa, qui ne comprit pas sa réaction, et s’extirpa de cet endroit maudit pour débouler dans la ruelle lugubre et vide. Elle marcha un instant avec détermination, les yeux braqués devant elle sans faire attention au froid qui mordait sa peau. Elle n’en avait que faire. Cet incident était la goutte de trop pour ses nerfs déjà à vif. Sous la lueur fade des lampadaires qui la regardaient passer de leur œil livide. Elle tourna dans une seconde ruelle plus étroite et déboucha dans l’artère principale habituellement envahie de monde et de bruit incessant. Ce n’est qu’à l’intersection d’un passage qu’elle s’arrêta net et se tourna lentement. Face à elle, au loin, se dressait l’imposante tour de métal. Sa forme de cône aux nombreux rouages en constante activité dominait la ville et chatouillait les nuages. La brume qui avait envahi les rues lui donnait un aspect spectral revenu des antres souterrains pour veiller sur les actions des vivants. Un frisson lui parcourut l’échine. Elle recommença à marcher en sentant un poids pesant sur ses épaules. Comme un regard insistant et lourd qui lui collait à la peau. Sans un regard en arrière, elle accéléra l’allure. Un sentiment oppressant commençait à germer au creux de ses entrailles. Cet œil de fer que possédait la Tour, cerveau dominateur de la ville, était avide de tous les agissements des habitants. Rien n’était laissé au hasard. Son regard scrutait chaque personne, chaque endroit et recoin. Nul ne pouvait lui échapper. Ysarée serra ses bras contre elle en gardant le rythme effréné de sa marche. L’écho de ses pas résonnait dans la grande rue déserte. Les immeubles la menaçaient de leurs ombres distendues et difformes, étirées au sol par des lumières éparses, dissimulées dans les coins des bâtiments. Les câbles électriques qui longeaient les murs fissurés se métamorphosaient en de longs corps sans fin. Tels des serpents électriques qui enserraient leurs proies pour les étouffer, une à une, en extirpant leur dernier souffle de vie, disloqués dans la brume.

Elle contourna un édifice au sommet invisible, car trop haut, et crut entrevoir une ombre traverser la rue dans sa direction. Ysarée déglutit et se remit à parcourir le reste du chemin qui la séparait de son objectif. Elle n’était pas apeurée par la colère de Silène ou de la vieille qui s’apercevrait de sa disparition d’un instant à l’autre. Non, elle avait peur de ceux dont les ombres étaient le prolongement de leur corps noir et mécanique. Ceux dont le souffle artificiel semblait s’insinuer comme le murmure des reptiles dans l’air.

Enfin, elle vit les lumières colorées de la rue devant elle, comme des lanternes mettant fin à cette nuit effrayante. Une musique étouffée se propageait peu à peu dans l’artère. Cachée entre deux immeubles en ruine et des escaliers de secours rouillés, une pancarte illuminée d’ampoules multicolores entourait le nom d’un cabaret. « Aux folles mécaniques ». Ysarée poussa la porte, et immédiatement, les chants des femmes, et la musique rythmée la cerna. Quand le battant se referma derrière elle, elle sentit la pesanteur extérieure s’échapper en un instant. Elle passa une entrée de tenture et déboucha dans une grande salle bondée. Toutes les tables étaient prises par des hommes et des femmes de conditions bien plus modestes que ceux qu’elle venait de quitter précipitamment. Devant les yeux émerveillés et déjà embués d’alcool et de fumée des spectateurs, sur scène, des danseuses, vêtues de corsets et de peu d’autres vêtements, se déhanchaient en harmonie sur les notes des musiciens placés sur les côtés. L’endroit, tout en or et pourpre, dégageait un sentiment de joie et de gaieté dans une ville où la pression et la méfiance étaient quotidiennes. Ici, tous pouvaient venir se détendre et profiter d’un spectacle étonnant offert par de gracieuses danseuses. Elles avaient l’art de montrer leur corps sans pour dévoiler les parties les plus convoitées. Elle passa devant le bar, traversa la salle, poussa la porte menant aux loges et toqua à l’une d’entre elles. La porte s’ouvrit et un visage jovial lui sourit en s’écriant: ― Ysarée ! Viens, entre ! Je suis contente de te revoir !

Sans attendre, elle obéit et s’assit sur le petit sofa rose, unique survivant du carnage de la soirée. Des costumes, des boas et autres chaussures, étaient étalés partout dans la petite pièce carrée sans fenêtre. Une forte odeur de parfum entêtante embaumait les lieux. Son hôte se délesta d’un corset pour en enfiler un nouveau, rouge à plume noire. Elle s’installa devant son miroir et retoucha son maquillage tout en lui demandant la raison de sa visite. Ysarée hésita un instant avant de lui répondre et finit par dire dans un souffle: ― J’en ai assez de me taire sur la disparition de Maé. Lièvine et Tadéa refusent d’en parler. Je veux savoir ce qui s’est passé, Iris !

La jeune femme posa ses crayons et se tourna vers elle, le visage compatissant, elle la réconforta de son mieux: ― Ysarée, le simple fait de penser à elle prouve que tu étais sa meilleure amie. Malheureusement, tu sais comme nous tous qu’il t’est impossible de chercher les réponses ailleurs sans te mettre en danger. C’est ce qui lui a coûté la vie.

Les yeux humides par la douleur de cette perte et du fait de pouvoir se soulager d’un fardeau qui pesait lourd sur son cœur, Ysarée la remercia en silence avant de fondre en larmes et de dissimuler son visage dans ses mains. Elle sentit Iris venir vers elle et la prendre dans ses bras pour la bercer. Son contact et sa compassion la calmèrent. Elle était heureuse de pouvoir compter sur son aide à chaque instant. Les larmes encore fraîches, elle essuya une perle écarlate sur sa joue d’un revers de main. En regardant une photographie de coupure de journal coincée dans le cadre du miroir de la coiffeuse, et lui confia: ― Je ne me sens pas digne de Malicia. Iris se retourna, jeta un œil sur l’image avant de lui murmurer : ― Malicia était la plus grande Femme que nous ayons eue. Personne ne peut lui ressembler ou atteindre son niveau d’excellence. Tu sauras être son égale tout en restant toi-même. ― Nous avons le devoir d’être irréprochables pour celui auprès duquel nous vivrons. Nous devrons faire les meilleurs choix pour tous. Pour tous! Mais pas pour nous! Nous allons épauler les hommes les plus importants des continents sans pouvoir vraiment agir pour le bien des gens vivant ici. Tu ne trouves pas ça cruel comme vie ? Iris se redressa, attrapa la coupure de journal et avoua : ― Je rêverais de devenir une Femme. Comme Malicia. Comme toi. Elle leva les yeux vers elle et finit par dire avec force. Je rêve de pouvoir quitter cet endroit et de vivre une autre vie que celle-ci. Constamment à devoir rendre des comptes à la Tour. Je rêve de m’évader et d’emmener ceux que j’aime.

Elle se leva, alla vers elle, s’agenouilla et lui prit les mains avant de lui dire, les yeux suppliants et emplis d’espoir : ― Tu as l’occasion de fuir et de faire ce qu’aucune autre femme de cet endroit ne pourra jamais! Fais-le! Et de là-bas tu pourras profiter de ta liberté et de ton intelligence pour faire ce que tu juges être le mieux sans avoir à rendre de compte à personne. Saisis cette chance unique. Fais-le pour Maé. Fais-le pour nous. Ysarée la regarda avec tendresse. Le liseré noir qui cernait ses yeux lui donnait un regard envoûtant et mettait en valeur leur couleur saphir. Elle la prit dans ses bras et déclara en guise de serment et de promesse : ― Je ferai tout pour réussir et vous sortir d’ici! Mais avant, je veux savoir ce qui est arrivé à Maé. Iris la fixa, sourit d’un air malicieux et lui dit en enfilant des bottes aux lacets interminables : ― Je crois savoir qui pourra t’aider. Je vais en parler à la personne en question et demain, il prendra certainement contact avec toi. La porte s’ouvrit à la volée laissant entrer une danseuse aux formes généreuses et en sueur, pour lancer à la concernée, avant de refermer la porte dans un claquement énergique : ― Iris ça va bientôt être à toi! Bouge-toi!

La jeune femme termina de faire ses lacets et salua Ysarée de la main pour finir par partir en courant vers la scène. Ysarée se retrouva seule. Soulagée d’avoir pu parler avec son amie, elle sortit de la loge pour regarder Iris entrer en scène et la voir mouvoir son corps avec légèreté et élégance sous les lumières des projecteurs avec fascination. Son insouciance et sa fraîcheur étaient de véritables miracles pour le moral. Ysarée avait compris la chance qu’elle avait de pouvoir devenir une Femme et ainsi être au plus près des décisions qui changeraient la face des continents. Elle devait faire profit de cette situation et non pas la subir. Ravivée par la motivation et le dynamisme d’Iris, Ysarée quitta le cabaret pour retrouver la demeure qu’elle avait si vite fuie.

À son entrée, tout était désert. La salle avait été nettoyée de fond en comble et un silence oppressant planait sur les lieux. Ysarée s’empressa de monter dans sa chambre pour achever cette nuit riche en émotion. Demain, elle aurait peut-être une partie des réponses qui lui manquaient et cela l’aidait à ne pas sombrer dans la folie.

Le sommeil l’emporta aussi rapidement qu’un coup de vent emporte les pensées des éveillés. Des images sombres et terribles s’immiscèrent dans ses rêves. Et d’autres interrogations naissaient dans son esprit perturbé : qui étaient les deux personnes de la soirée ? Pourquoi cet homme avait été assassiné ? Et enfin, qui était cette mystérieuse personne à qui Iris avait pensé pour lui venir en aide ?

La nuit ne fut pas de tout repos, mais elle était enchantée de voir le jour pointer ses premiers rayons sur la ville. Ysarée sauta sur ses pieds, attrapa ses affaires quand son habilleuse entra et lui tendit un papier plié. Excitée, elle le prit et l’ouvrit pour y découvrir un court message écrit à la plume. L’écriture était rapide, mais soignée : « À l’Opiumate, à 9H »

Iris lui avait déjà expliqué où se trouvait ce bar de quartier. Elle en faisait souvent mention dans ses discussions. Elle allait enfin pouvoir découvrir ce lieu aussi intriguant que la personne qui lui donnait rendez-vous. Elle froissa le papier avant de le jeter et pressa la femme pour l’aider à la vêtir. Elle regarda sa montre à gousset posée sur la coiffeuse. Il ne lui restait que peu de temps avant l’heure fatidique. L’habilleuse retira tout juste ses mains de sa toilette qu’elle fonça dans l’escalier et sortit sans attendre une seconde de plus.

Si Silène apprenait où elle allait et ce qu’elle faisait, elle se ferait certainement renvoyer. Ou pire encore. N’osant pas y penser, Ysarée resserra sa cape sur ses épaules. Tant pis pour elle. Elle devait bien ça à Maé. Contrairement à la soirée, les rues étaient bondées. Des hommes aux regards agressifs déambulaient armés, dans les chemins. Les femmes et les rares enfants non mendiants longeaient les trottoirs pour rejoindre leur lieu de travail. Elle traversa la grande rue, leva les yeux vers un dirigeable qui passa entre les hauts immeubles, suivit son ombre avant de le perdre de vue. D’autres aéronefs suivirent son chemin. Tous allaient à l’aérodrome situé un peu plus loin à quelque rue de la Tour. Ils étaient les seuls à pouvoir franchir la barrière de brume artificielle qui les cernait. Les seuls à avoir la permission de s’évader et de passer outre les aléas des vagues fougueuses se fracassant contre le mur de fer qui leur entravait le chemin. De toute part, il leur était impossible de disparaître de cette île invisible aux yeux du monde.

D’ailleurs, la pression perçue hier soir se fit à nouveau sentir. Sous l’éclat orangé du soleil, les immeubles de fer rouillé, les rouages interminables et autres machineries qui faisaient tourner la ville, étaient mis à vif tel un squelette fait uniquement de briques, de terre, de fer et de rouille. Sa peau était rongée par l’iode qui emplissait l’air. Ses veines électriques étaient apparentes et circulaient partout dans la ville pour ravitailler constamment ce corps mécanique en énergie.

Sa faim était telle qu’elle nécessitait des milliers de personnes pour la nourrir. Et ceux qui étaient mis de côté mourraient à petits feux, faute de moyens et d’attention de la part des savants trop occupés à contempler l’étendue de leur pouvoir du haut de la Tour.

En prenant garde à ne pas passer sous les roues des engins à essence qui filaient à travers la rue, elle emprunta un petit passage mal éclairé, créé par deux bâtiments immenses et contigus. La chaleur matinale fit place à la fraîcheur des lieux. Des fissures profondes entaillaient à vif les premiers étages des édifices. Les tuyaux rouillés avaient égaré des morceaux de leur corps. Des cagettes et autres débris de ferraille étaient jetés à terre. Ysarée contourna un paquet douteux et tourna dans une nouvelle artère. Des rayons rebelles éclairaient et frappaient l’enseigne bancale et trouée du bar : l’Opiumate.

D’une main fébrile, elle tira la porte vers elle et prit son courage à deux mains pour pénétrer dans l’endroit. La lumière naturelle s’éclipsa au profit des lampes qui jetaient leur éclat orangé sur les nombreuses personnes présentes au bas de l’escalier. En s’approchant de la rambarde de la mezzanine, Ysarée détailla les lieux d’un œil critique. En dessous, un bar en cuivre constitué d’un réseau complexe de tuyaux occupait l’espace de droite. Au fond, un petit orchestre jouait des musiques qui lui étaient inconnues. Le reste des tables étaient occupées par des joueurs de cartes ou des buveurs déjà grisés par l’alcool.

Une senteur poivrée et fumée lui chatouilla les narines, pour éviter de trop respirer cette odeur désagréable, elle mit sa main sous son nez. Ysarée descendit les marches et atteignit la salle. Ce n’est qu’à cet instant qu’elle remarqua la différence entre elle et les autres clients. Tous portaient des vêtements, troués et tachés, en laine pour la plupart. Elle croisa le regard effrayant d’un homme. La moitié de son visage était remplacée par des câbles et des plaques métalliques. Un œil de verre roulait dans son orbite de manière incontrôlée. Ysarée aperçut également des bras et des parties de jambes artificielles. Les seules personnes qui avaient besoin de ce genre de membres, étaient les voleurs et les pirates. Ceux qui trafiquaient les marchandises en dépit du contrôle de la Tour sur toutes les cargaisons transitant dans la cité.

Soudain, deux hommes à la conversation trop agitée se levèrent en se traitant de tous les noms et l’un d’eux lança son poing en direction de la tête du second. Une main ferme se referma sur le bras d’Ysarée et la tira loin des deux bagarreurs. L’homme abattit son poing dans le vide et reçut un crochet du droit en guise de réponse, ainsi qu’une injure qu’elle n’avait encore jamais entendue : ― J’t’ai déjà dit qu’on s’en tapait les écrous avec une clé à molette! Vieux bidet bouché! ― Va t’faire voir, sale piston mal huilé!

La bagarre reprit de plus belle, animée par les musiciens qui jouèrent la cadence des coups assénés et des dents qui volaient. Tous les clients se réveillèrent de leur léthargie et encouragèrent les deux rivaux dans un brouhaha assourdissant. ― Miss Ysarée, je suppose ? demanda une voix masculine près d’elle.

Ysarée se tourna vers la personne en question et se trouva face à l’homme mystérieux qu’elle avait aperçu lors de la soirée. Elle fut étonnée de le voir porter un costume vert d’assez mauvais goût et des cheveux grisonnants en bataille sur la tête. D’aussi près, elle percevait la lueur d’intelligence qui ondoyait dans ses yeux noisette. Il lui lâcha le bras et dit en lui désignant une table un peu à l’écart de l’agitation : ― Venez vous installer. Et dites-moi en quoi je peux vous être utile.

Assise, Ysarée devina qu’elle pouvait faire confiance à cet inconnu. Elle en ignorait la raison, pourtant son air sérieux et respectueux l’encourageait à le croire honnête. Aussi, elle n’hésita pas à lui confier ses incertitudes quant à la disparition de sa meilleure amie. Au fil de ses révélations, elle croisa le regard intrigué et concentré de l’homme. Quand elle eut fini son récit, il mit un temps avant de prendre la parole et d’affirmer : ― En effet. Je peux vous aider. Cependant, je n’ai aucune certitude quant à mes nouvelles découvertes. Aussi je vous assure qu’après avoir résolu les innombrables problèmes auxquels je fais actuellement face, je répondrai à toutes vos questions. Vous saurez tout sur la disparition de votre amie.

Ravie par cette annonce, Ysarée fronça les sourcils et se méfia d’une si bonne nouvelle tombée du ciel : ― Quel genre d’ennui un homme comme vous pourrait s’attirer ? Et comment comptez-vous tout savoir ? L’homme se mit à rire avant d’avaler une gorgée du verre de vin qu’il avait en main et répondit avec amusement : ― Je me nomme Ruben Abott. Et je suis un détective de Londres.