Jour 4: Héroïne, chapitre I

Dans une rue déserte en pleine nuit, Ida se crut folle, elle alla retourner chez elle quand la boule de poil revint et courut au loin. C’est qu’il courrait vite l’animal !

Pieds nus, elle courrait sur le macadam à travers la ville à la poursuite de… à la poursuite d’un lapin ?

Les images passaient encore et encore. Les mêmes scènes revenaient sans relâche et ne la laissaient pas un seul instant en paix. La sensation douloureuse de l’échec revenait sans cesse l’assaillir. Elle revoyait le visage crispé de son collègue se tordre devant le cadavre du gardien au pas de la porte de la bibliothèque. Cette bibliothèque où tout avait basculé. Où sa vie s’était arrêtée. Et il y avait cette ombre. Cette silhouette longiligne et gracieuse qui avait sauté devant elle pour tenter de s’interposer entre le voleur et l’objet convoité. Un voleur qu’elle traquait depuis plus de six mois. Six mois durant lesquels elle avait passé son temps à se renseigner sur ses motivations et ses ambitions. À essayer de rentrer dans son esprit pour savoir quelle serait sa prochaine cible. Toutes ses déductions concernant les objets convoités étaient exactes. En revanche, elle ignorait encore pourquoi ce voleur s’intéressait uniquement aux ustensiles ayant appartenu à un auteur inconnu de la fin du XIXe siècle. Pourquoi s’était-il acharné à voler, plume, encrier et carnets ?

Pourtant ce n’était pas les livres de valeur qui manquaient dans les lieux qu’il avait visités. Certains incunables pouvaient se revendre à des prix exorbitants au marché noir et pourtant, lors de leur désastreuse tentative d’arrestation, il n’y avait pas prêté un seul coup d’œil. Pas un seul geste en direction de ces précieux livres. Il s’était dirigé lentement et avec une assurance désinvolte vers la vitrine contenant son objectif.

Tout s’était déroulé comme prévu. Le voleur avait pénétré dans la bibliothèque par un moyen qui leur restait encore inconnu et s’était approché de la vitrine à pas de loup. Elle l’avait suivi, arme au poing à distance raisonnable pour le prendre sur le fait. Edward, son co-équipier l’avait suivi sans dire un mot. Elle avait pourtant senti son excitation peu habituelle. Mais elle l’avait mise sur le compte de l’état pitoyable dans lequel il était depuis son divorce. C’était un homme dévasté par la colère et la rancœur, que l’alcool, compagnon de trop nombreux soirs, avait fini de réduire à néant. Mais elle n’avait rien dit. Elle voulait qu’il assume ses actes. Or, cette nuit-là, elle aurait dû stopper la mission et le surveiller à chaque instant. Erreur fatale que de sortir quelques secondes pour prendre l’air et voir un autre décor que l’arrière du camion dans lequel ils étaient en planque depuis des heures interminables.

Son cœur battait encore de la surprise dans laquelle elle s’était plongée en voyant un filet argenté se planter dans la poitrine du voleur qui retira l’arme aussitôt. Puis, une ombre sauta sur le voleur et se battit contre lui avec une agilité et une expérience hors du commun. Elle avait dû attendre de faire face à sa stupéfaction avant d’ordonner aux hommes de venir et d’appréhender les deux individus. Hélas, en sortant de sa cachette, l’ombre s’éclipsa et le voleur s’enfuit dans les longs couloirs de la bibliothèque, l’encrier en main.

Sous ses draps, son corps suait à grosses gouttes et revivait la course folle qu’elle avait faite pour suivre le voleur. Le Fantôme, comme l’avait surnommé Edward, commençait à la distancer, mais elle avait allongé le pas et avait forcé sur ses jambes pour le rattraper et ne pas déraper sur le sol en pierre. L’éclat de la lune marquait les dalles d’un rayon spectral effrayant et les ombres semblaient vouloir la mettre hors-jeu en dissimulant les escaliers et les couloirs qu’elle découvrait à la dernière seconde. Son cœur battait à tout rompre et ses poumons étaient en feu. Elle brûlait de l’intérieur, mais n’y faisait pas attention. Elle gardait les yeux rivés sur le voleur qui détalait comme un lapin dans un champ, poursuivi par un chasseur impotent.

Son corps endurait à nouveau l’effort physique qu’elle avait fourni cette nuit-là. Elle s’agitait et renversait sa tête de gauche à droite. Son esprit la plongeait dans ses souvenirs et ne la lâcherait pas temps que cette soirée ne serait pas achevée.

Au bout du couloir, elle ralentit et braqua son arme sur le voleur au bas de l’escalier, tentant de défaire la serrure de l’immense porte d’entrée. Elle avait répété plusieurs fois en criant de toutes ses forces, de cesser de bouger et de mettre les genoux à terre et les mains sur la tête. Mais le Fantôme n’en avait rien fait. Elle ne voyait que son dos et sa longue cape sombre être happés par les ombres. Jamais elle n’avait vu ou aperçu le moindre trait de son visage. Jamais elle n’avait pu distinguer un élément pouvant lui indiquer l’identité de ce voleur mystérieux. Elle retint son souffle. Elle discerna un mouvement lent. Le Fantôme se tournait vers elle. Mais comme à son habitude, elle ne vit rien de lui. Seulement, un éclat attira son attention. Il tenait dans sa main une fiole en verre. Avant qu’elle ne réagisse, le verre se fracassa contre le sol dans un bruit sec et une vapeur étouffante envahit les lieux. Un brouillard épais monta jusqu’à ses pieds. Perdue, elle serra son arme et tenta de distinguer un geste dans l’épaisse fumée. Malheureusement, Edward avait fini par la rattraper et quand il entendit le lourd battant en bois de la porte s’ouvrir, il tira. Trois balles. Trois balles avant qu’elle ne se tourne vers lui pour baisser son arme et lui lancer un regard noir. Puis elle s’était jetée dans la fumée et avait atteint la porte. Elle passa le pas de la porte et trébucha pour tomber tête la première dans le perron.

Une bosse sur sa tempe gauche témoignait du choc de sa réception maladroite. Sous sa peau, l’hématome avait viré du bleu au violet. L’impact la faisait encore souffrir et des migraines terribles frappaient régulièrement son crâne. Cette nuit-là, un mal de tête commençait à apparaitre tandis que sous ses paupières, ses yeux s’agitaient.

Elle s’était relevée de sa chute en ignorant un vertige et avait regardé les alentours. Tout était désert et calme. Le voleur avait à nouveau réussi à s’échapper. Elle cracha un juron et se tourna vers la bibliothèque. À cet instant, elle aurait souhaité que tout ceci ne soit qu’un cauchemar. Que rien de tout cela ne se soit déroulé comme elle venait de le revivre.

Une cascade de sang glissait de marche en marche pour finir dans une flaque épaisse. Allongé et inanimé sur le devant de la porte, un policier avait la chemise rougie par le sang. Edward tentait vainement de le faire revenir à la vie, mais il était trop tard. Elle grimpa le perron pour venir à ses côtés et l’empêcher de faire plus de mal qu’il n’en avait fait. Edward se défendit et continua à masser le corps froid. Elle le saisit fermement par les épaules et le tira vers elle. À genoux, à côté du cadavre, Edward fondit en larme et bafouilla des excuses incompréhensibles. Il venait d’abattre un policier sans l’avoir vu.

Le souffle coupé, Ida ouvrit les yeux. Son cœur tapait encore au rythme de son désespoir. Son corps était fatigué et tendu. Les draps étaient trempés de sueur. Elle étouffait. Ida porta sa main à son visage pour tenter d’effacer ses mauvais souvenirs. Souvenirs récents, car ils ne dataient que de cinq semaines. Entre temps, Edward avait été envoyé en thérapie pour lutter contre son alcoolisme. Car les analyses avaient révélé que cette nuit-là, pendant qu’elle avait le dos tourné une fraction de seconde, il avait sorti une flasque et s’était englouti le contenu entier de vodka. Il s’en était suivit un long chemin de paperasserie qui avait fini par la mener là dans son lit, chez elle, sans travail. La police l’avait remercié et l’avait laissé sans rien.

Ida reprit sa respiration et rabattit les draps au fond du lit d’un coup de pied nerveux. À travers les rideaux, la lumière des lampadaires atteignait tout juste la pièce étriquée. Agacée, elle se leva et risqua de se prendre les pieds dans un carton laissé là. Elle le projeta un peu plus loin d’un coup de talon et alla vers son unique pièce à vivre. Son ancien appartement lui manquait, mais sans un salaire convenable, elle avait dû le quitter pour trouver plus approprié pour son porte-monnaie. Le remord la rongeait. Elle savait pertinemment qu’Edward était capable de tout. Mais jamais elle n’aurait cru qu’il était bête au point de mettre un terme à leur carrière par pur égoïsme. La jeune femme étira ses bras, écarta les rideaux d’un geste vif et regarda par la fenêtre. La ruelle était calme, la nuit était noire. Les nuages porteurs d’une pluie battante devaient couvrir le ciel étoilé. Ida se renfrogna et se détourna de cette triste vision. Pourquoi n’avait-elle pas fouillé Edward ? Elle avait été si naïve de lui faire confiance ! Dégoûtée par son manque d’intuition concernant son collègue, elle s’avachit dans un fauteuil défoncé et regarda d’un œil vide l’endroit éclairé par les faisceaux orange d’un lampadaire au loin. Le sol en bois était rongé par les années d’usure, les échardes étaient un véritable problème et le vent passant sous la fenêtre mal isolée venait terminer le tableau lugubre de cet appartement délabré qui sentait encore la cigarette froide de l’ancien propriétaire. Un trafiquant, qu’elle avait elle-même arrêté. Ida secoua la tête et sourit à l’ironie du sort. Avant, elle avait pitié des gens qui se terraient dans ces quartiers misérables, sans-le-sou, obligés de louer des habitations délabrées pour avoir un semblant de toit. Désormais, elle occupait la place de l’un d’eux.

Elle passa sa main dans ses cheveux attachés à la va-vite avec une pince. Ses cheveux rebelles s’échappaient par mèches entières de sa coiffure improvisée. Des mèches ondulées d’un marron foncé aux reflets pourpres. D’un doigt, elle enroula une mèche et se mit à réfléchir, assise là, dans son fauteuil, entre deux tas de cartons défaits et encore scellés. Le bruit du frigo animait la pièce, son petit bureau était désormais sa table basse envahie par les livres. Elle ne voyait plus une parcelle du parquet, dissimulé sous ses affaires trop nombreuses et imposantes pour la petite taille de l’appartement. L’odeur forte du bois poussiéreux et des égouts au bas de l’immeuble saturaient l’air passant par la fenêtre ouverte. La jeune femme respira profondément avant de faire une grimace.

Un bruit, un mouvement. Ida se figea. Elle plissa les yeux et regarda avec plus d’attention. Dans un coin de la pièce, un carton bougea. Instinctivement, Ida tendit lentement la main vers son arme posée sur la petite table à côté du fauteuil. Ses doigts se refermèrent sur le vide. Elle n’avait plus d’arme depuis son départ. Les dents serrées, la jeune femme retint un juron et resta immobile en voyant le carton remuer. Ce carton était vide et maintenant il s’animait comme s’il était pris de folie. Ida cligna des yeux pour effacer ce mirage, mais dut se résoudre à croire à un événement étrange. Subitement, une forme émergea du carton en sautant par-dessus et se carapata vers la fenêtre en grimpant maladroitement l’escalier de carton. Ida resta un instant stupéfaite avant de sauter sur ses pieds et gagna le bord de la fenêtre. Elle regarda au-dehors et vit une boule de poil sauter du rebord de la fenêtre et dévaler l’escalier de secours.

Ida réfléchit un instant. Son manque d’activité flagrant et son envie d’échapper à ce calvaire mural la poussèrent à enjamber le bord de la fenêtre et suivre l’animal inconnu. Elle descendit dans la ruelle et chercha des yeux l’animal. Il faisait frais et un filet de chaleur sortait de sa bouche à chaque souffle qu’elle relâchait. Elle était vêtue de son pantalon de pyjama et de son haut blanc à manches courtes. Dans une rue déserte en pleine nuit, Ida se crut folle, elle alla retourner chez elle quand la boule de poil revint et courut au loin. C’est qu’il courrait vite l’animal ! Pieds nus, elle courrait sur le macadam à travers la ville à la poursuite de… à la poursuite d’un lapin ? Ida se rendit subitement compte de ce qu’elle faisait quand l’animal stoppa sa course, se tourna vers elle, se mit sur ses pattes arrière et dressa ses deux grandes oreilles. Malgré la nuit noire, elle devina son pelage blanc comme la neige se découper des ombres. C’était une blague ? Est-ce que c’était un de ses anciens collègues qui lui faisait une farce ? Devait-elle s’attendre à les voir surgir au coin de la rue en train de rire à s’en faire exploser le ventre ? Le lapin reparti. Ida se maudit et se remit à sa poursuite. Elle traversa les rues sans faire attention où elle allait. Elle connaissait la ville comme sa poche. Elle avait grandi à Legendstone, toute son enfance elle l’avait passé à parcourir les rues à la recherche d’une artère inconnue, d’un nouveau passage et s’inventait des histoires fantastiques. Elle se revoyait petite fille occupée à se cacher derrière une benne à ordure et à attendre que son héros imaginaire vienne la trouver et la tirer de son quotidien. Ce qui n’était jamais arrivé. C’était l’une des raisons pour laquelle elle était entrée dans la police. Elle avait eu son lot d’aventure et dernièrement, de mystère. Legendstone était une gigantesque ville où se côtoyaient architecture ancienne et gratte-ciel réservé aux fortunés. La ville était construite non loin d’un immense continent qu’un pont gigantesque reliait. Les voitures mettaient deux jours pour le traverser. Et rares étaient les visiteurs venus de l’extérieur pour s’aventurer ici. La ville était lugubre et bien trop dangereuse pour les étrangers.

Les freins d’une voiture l’extirpèrent de ses souvenirs. Elle se réveilla subitement, au milieu d’une route où les voitures roulaient sans se soucier de la vitesse. Ida recula et évita de justesse un bolide. Elle se trouvait au milieu des voies et les voitures ne cessaient d’aller et venir. Ida se retrouva prise au dépourvu et affolée. Jamais elle ne s’était mise dans une telle situation, surtout pour un lapin ! Le vent créé par la vitesse des véhicules la fit frissonner. Elle dansa quelques pas pour s’écarter des voitures et après un instant elle réussit à saisir un moment entre deux engins pour rejoindre un trottoir. Ida put reprendre son souffle. Elle tourna la tête et vit le bout de la queue ronde du lapin disparaître derrière un mur. Remise de ses émotions, Ida laissa derrière elle le bruit incessant de la route pour s’engouffrer à son tour dans la ruelle. Les lieux étaient sans vie, seules deux bennes à ordure longeaient les murs, éventrés par des miséreux en quête d’un morceau de pain ou d’un bout de ferraille à revendre.

Aucune trace du lapin. Ida se mordit l’intérieur de la lèvre. Décidément, le manque de travail la rendait folle. Son imagination devenait un piège et menaçait sa vie. Pourquoi avait-elle suivi ce stupide rongeur ? Elle devait retrouver du travail au plus vite ou elle finirait entre les mains des hommes en blouse blanche. Le son discret d’un ronronnement d’un moteur vint jusqu’à elle. Ida regarda une voiture noire avancer dans la ruelle puis s’arrêter. Elle pouvait voir le côté droit de la voiture aux vitres teintées. Les lumières de la route n’éclairaient que le bout de ses pieds et plongeaient le reste de l’artère dans l’ombre. La voiture semblait sortir de nulle part. Toujours dans le silence, le bruit du mécanisme de la porte retentit. La portière arrière s’ouvrit en dévoilant l’intérieur faiblement éclairé. Il n’y avait personne. Droite et méfiante, Ida regarda autour d’elle. Elle était seule dans la ruelle. Qu’est-ce que tout cela voulait dire ?

Après un instant d’hésitation, elle avança à pas méfiant vers la voiture. Sans même jeter un regard en arrière elle s’installa sur la banquette arrière. La porte se referma et la voiture démarra avant de quitter les lieux, aussi silencieusement qu’elle était apparue. Ida fixa la paroi noire qui la séparait de la partie chauffeur. Elle était plongée dans le noir et dans le silence. À Travers les vitres, elle regardait le paysage défiler et les rues passer les unes après les autres. Dans sa tête, elle refit le trajet. D’après sa mémoire, la voiture suivait les routes les moins encombrées et un itinéraire qui lui échappait. Elle se dirigeait vers l’extérieur de la ville, mais à l’opposé du pont. Elle traversa toujours dans le silence les quartiers anciens. Ida attendait patiemment la suite des événements. Ces années passées dans la police lui avaient appris à garder son calme dans toutes les situations. Bien que peu habituelle, celle-ci était étrangement excitante. Cela faisait un moment qu’elle attendait d’être dans ce genre de situation. Enfin un événement qui la sortait de son ordinaire. À se lever tôt, s’échauffer avant d’aller prendre son café et partir en quête d’un travail qu’elle savait qu’elle ne tiendrait pas, faute de passion.

Soudain, plus rien. Plus de bâtiment, plus d’immeuble, plus de commerce, juste une route perdue dans une forêt épaisse. Ida savait où elle était. C’était la forêt Essentielle. L’espace vert qui permettait aux riches de se rassurer depuis le haut de leur immeuble. Même si cette forêt était hors de vue de tous. Elle était là et poussait sans l’aide de personne, ni garde-chasse ou autres gardiens. Personne ne s’occupait de cet endroit et cela lui réussissait bien. Un grondement sourd la surprise. L’orage venait et s’annonçait violent. Un second coup de tonnerre agita le ciel. Ida devina que la pluie n’allait pas tarder. Il faisait froid et elle était en pyjama dans une voiture. Ida soupira et croisa les bras. Enfin, son regard tomba sur le siège à côté d’elle. Elle y découvrit un vêtement plié. Curieuse, elle le saisit et remarqua avec soulagement que c’était un manteau imperméable qu’elle s’empressa de vêtir. Elle noua la ceinture en regardant les arbres défiler dans la lumière des phares de la voiture. Celle-ci stoppa. Ida se tortilla devant la vitre pour deviner avec difficulté qu’elle était arrêtée devant un magnifique portail en fer forgé aux courbes sinueuses et élégantes. Un portail assez épais et haut pour empêcher toutes intrusions. Les battants s’écartèrent pour laisser place à un chemin sinueux.

Ida plaqua son visage contre la vitre, une buée se forma à la place de sa bouche. Dans la nuit, il lui était difficile de distinguer ce qu’il y avait au bout du chemin.

Un éclair fracassa le ciel et la fit sursauter. Dans une fraction de seconde, éclairée par la lumière aveuglante, la forme austère d’un manoir digne d’une cathédrale se découpa. Elle avait cru voir de nombreuses tours, le bâtiment semblait gigantesque et s’étendait sur des kilomètres. Des petits cliquetis frappèrent la carrosserie de la voiture. La pluie était là.

Le déluge qui s’abattit sans attendre l’empêcha de découvrir le reste, brouillant ainsi sa vision. La vue qu’elle garda en tête ne la rassura pas. Ce genre de lieux était fréquent en ville, mais aucun n’avait la taille de celui-ci. Aucun. Tous étaient des grains de poussière à côté de cette bâtisse. L’orage tapait des tambours et fracassait le ciel d’éclairs déchirant. Ida sentit un sentiment de peur et de réticence la saisir. Mais où allait-elle ? Jamais sur aucune carte ni plan elle n’avait vu de bâtisse à cet endroit-là. Ou alors elle n’y avait jamais fait attention. Le chemin menant à la demeure était long, mais s’acheva enfin. La voiture s’arrêta à quelques pas d’un perron cerné de hauts piliers sculptés. Prenant son courage à deux mains, Ida ouvrit la porte de la voiture. Aussitôt, le vent glacé et la pluie battante s’engouffrèrent à l’intérieur et lui frappa le visage. Ida se leva et affronta la tempête. Elle courut vers le perron, sous la plante de ses pieds elle sentit des gravillons arrondis puis la pierre lisse de la première marche. Elle se glissa sur l’escalier et se protégea de la pluie. Elle regarda la voiture partir dans la nuit. Ida sentit le froid percer ses vêtements et se retourna vers la porte, déjà ouverte. Elle s’y engouffra sans attendre. La porte se referma dans un claquement lourd, la laissant seule comme une enfant découvrant avec émerveillement et crainte un hall gigantesque. Des arcs brisés remontaient le long d’immenses colonnes de bois sculptés pour soutenir un plafond haut où était suspendu un lustre en fer qui soutenait une centaine de bougies, toutes allumées. Les flammes dansaient au rythme des balancements quasi imperceptibles du lustre. Un magnifique escalier se présentait à sa gauche et montait vers un balcon qui devait déboucher dans un couloir. Devant elle, une arche ouverte laissait entrevoir un long corridor, parcouru par une centaine de fenêtres. La chaleur du bois mélangé à la pierre rendait l’endroit mystérieux. Ida fit un pas en avant pour aller vers l’arche quand une voix ferme l’en empêcha : — Bienvenue à la Bibliothèque, Ida Hedelborn.