vendredi, juin 3 2016

Le temps d'une révolution

La télévision venait de passer par la fenêtre, je l'ouvris et regardai à l'extérieur. Rien. Un vrai miracle. Je finirai par croire que le sixième sens existe vraiment, que ce n'est pas une invention des magazines féminins, au même titre que l'horoscope.

Tout avait commencé au café : je l'avais renversé sur ses notes. Elle ne pouvait plus les lire et j'avais beau m'excuser de ma maladresse, argumenter contre sa fureur et lui dire qu'une succession de zéros est toujours mieux perçue sous un nuage de lait, elle ne me croyait pas. Je n'ai pas souvent croisé d'âne, mais Agnès portait sa colère, rose.

Fidèle à mes habitudes, je me tus et quittai la pièce, penaud. J'allai me raser pendant qu'elle essayait de laver ses copies. Je ne souhaitais surtout pas en faire une affaire de ménage. Depuis que l'eau et le gaz sont à tous les étages, une simple tache mène aux reproches, et c'est moche. Je savais que la salle de bain aspirerait toutes mes mauvaises pensées et j'avais une envie folle de douche froide. J'ouvris le robinet. Plus d'eau. C'est ainsi qu'à mon tour je me mis à râler. Au départ contre moi, puis contre mon image inversée dans ce miroir. Après tout, pourquoi ne pas se projeter dans ce monde à l'envers ?

Fuir les problèmes, jouer l'autruche, pas si facile pour un adepte de la taxinomie. Du soir au matin, je plongeais mon crayon dans ce petit pot d'encre de Chine, à la recherche de la perfection. Espoir futile, vous en conviendrez…

Comme tout le monde, je portais ce masque d'hypocrisie qu'impose la politesse sociale. Il est vraiment trop difficile de circuler l'âme nue en ville. Je hurlais, furieux d'avoir tourné le bouton bleu. J'ignore pourquoi, mais c'était un leurre coloré, la vengeance masquée d'un plombier, pas Polonais, mais qui devait avoir un enfant à l'école. Je me dis que ce robinet avait été monté n'importe comment, quand on sonna à la porte.

J'allais ouvrir, quand je me souvins qu'au temps d'Adam et Ève, j'étais le serpent. Une tenue fort délicate pour accueillir un inconnu ou Elvis Presley, des milliers d'années d'évolution me l'interdisaient. Heureusement, ma femme n'avait pas ce problème, et j'entendais maintenant sa jolie voix cajoleuse qui souriait. Un peu jaloux de ces rires d'en dessous, je m'habillai, des fois que cet homme aurait eu une blague pour moi. Quand j'arrivai, la porte était fermée et ma moitié avait disparu. La journée pouvait commencer.

Petit passage à la cuisine. J'avais déjà oublié ma bêtise, elle non. Un mot sur la table me le rappelait. J'ouvris le réfrigérateur, un peu vide, et, comme j'avais faim, je trouvai un croûton et retournai en enfance. Rien ne vaut une tartine de chocolat noisette.

Le ventre plein, et sans désir d'alcool, je m'installai à mon bureau. Hier, j'avais laissé le monde des vers sans couleur et je voulais réparer cet abandon. Pour beaucoup, les vers sont répugnants, pas pour un naturaliste : ces animaux sont sa poésie et le dessin son art. Arénicoles, Lanices, et Néréides sont des délices. Ne croyez pas que je me prenne pour une morue. Non, ces petites bêtes ne sont pas aimées que des poissons et de moi.

Parfois quand je pense à mon destin futur, ce jour où mes cendres circuleront sous la mer et que je m'imagine baudroie ou chimère, des relents d'incertitude m'envahissent. Mon estomac crie misère à l'idée des festins à venir. Par contre, le plaisir de dessiner leurs mille-pattes est réel. Détailler l'anneau de sable et de fragments coquilliers protecteur, dont certains de ces nageurs hors pair se servent, m'amuse. Là, je devais rehausser leurs tons, les maquiller de leurs parures de majesté : des bleus noirâtres, orange de vénus ou terre de sienne.

Le téléphone sonna, je décrochai. Agnès était en pleurs. Notre voiture avait grillé deux feux et heurté un arbre. Pourquoi griller deux feux, un seul ne suffisait pas ? Elle pleurait car elle allait être en retard et elle détestait ce manque de correction, simple question d'éducation. Moi, c'était les horaires et la circulation. Nous étions très complémentaires.

Je rangeais mes petits pots, cherchant le couvercle de l'un deux, opposé à l'arrêt de mon activité et vlan !… Voilà ma chemise teintée de pourpre. N'ayant guère le temps de poursuivre ma tâche, je me précipitai vers les étagères à la recherche d'une chemise propre. Paf ! Je dérapai, tombai sur le lit et la couette se couvrit sans raison de cette teinte des rois.

Petit mal de tête et peu de peur, question de nature. Je n'avais plus qu'à chercher les clefs, un pull-over et trois comprimés d'aspirine. Puis ayant trouvé mon bonheur, je pus gaiement rejoindre le lieu du crime. Agnès avait en horreur les complications, erreur fatale qui pourrissait notre contrat de mariage. Entre parenthèses, très loin d'en faire une histoire, j'allais rejoindre ma belle et pas pour danser. Quelle matinée de merde !

Cinq minutes à pieds, pas de quoi se faire une entorse et je la retrouvai lasse, au rond-point. Des uniformes l'interrogeaient, des bleus, jamais je ne ferais la différence entre gendarme et policier. La veille, nous avions annulé un repas au restaurant, qui s'annonçait arrosé.

Les huit poules cuites, tout pour plaire. Intuition divine, je savais que le ballon n'allait pas virer, il ne me restait plus qu'à annoncer mon malus à mon nouvel assureur… L'autre avait craqué. La courbe statistique de sa marge bénéficiaire tirait vers l'arrière.

Quand j'entrai dans son fond de commerce, sa face devenait blême. Son médecin, prévenant, lui avait parlé de cancer, pas de vacances sous les tropiques. Il l'avait écouté et m'avait viré de son agence, me remerciant sans nuance. Heureusement, mes dessins se vendaient plus que correctement, donc nous pouvions payer le devoir de s'assurer. Peu rassuré, cependant, je m'approchai de ma femme. Je n'ignorais rien de son caractère belliqueux et de son plaisir de ne rien oublier.

Ma tasse de ce matin, elle l'avait agitée en chats dans la gorge et curieusement elle n'avait aucune douleur. Or, mon âge grandissant me permettait de me méfier de ses mots blessants et des gros félins.

Guère de sang sur les pavés, je me présentai : Guillaume Durand. Pour un peu j'aurais signé des autographes. Agnès était assise, perplexe, elle pensait à ses cours. Je regardais ses bleus au cou, le choc avait été violent, mais elle semblait se porter comme un charme. Enfin, sous le feu de mon regard, elle n’avait rien d’une esquisse de fantôme : elle était sublime, autant qu'aux temps primaires où je lui faisais la cour. Je souris et perçus un éclair de haine. Vraiment belle !