samedi, mai 28 2016

La croix de la matière

La croix de la matière

Dans les plaines opalines du Kilimandjaro, une tribu de mammouths pleurait une de leurs défuntes. Leurs défenses caressaient les os de la femelle d’une tendresse humaine.

Au-dessus d’eux planait un animal mythique. Les yeux de l’aigle du Caucase cherchaient une proie facile. Sur une clairière parsemée d’aigrefins (ces voleurs, bandits des hauts chemins), mais aussi de fleurs, chicorées pétales mauves, l’essence du millepertuis embaumait le pré et l’origan délivrait sa couleur d’un très beau pourpre violacé. Ces plantes, sans le savoir, façonnaient un contraste certain face à l’éclat du regard rouge carmin, feux allumés du phénix, cet as de la voltige, son regard tel un phare, comme celui du Stiff au nord-ouest de Ouessant, lieu où précédemment Léon venait de décoller.

Environ depuis trois ou quatre jours, il effectuait sa première migration, lui, ce jeune garçon, originaire de cette tribu celte de cette île au terrible dicton qui en dit long sur le cœur et le corps de son île, sa ville : « qui voit Ouessant voit son sang ! ».

Dans les airs, Léon, sans selle, volait, planait et survolait, dansait le tango. Cette mélancolie si jolie, et pensée sauvage, triste, sans se laisser envahir par les bleus, le blues de la trompette de Chet Baker et son fameux « My funny valentine », allait se heurter à une montagne de problèmes.

Guère voyants, comment auraient-ils pu deviner l’avenir ? Léon et son protecteur alignaient les milles nautiques. Sa monture et lui avaient une de ces faims à décorner un bœuf. Ils se trouvaient maintenant aux abords, juste sur les bords d’une façade rocailleuse, celle d’une falaise juste façonnée par un large torrent de pluie, une averse qui déverse ses larmes, cette cascade née de l’écharpe, noir-marron, reste de sédiments d’un fleuve en amont.

Le petit Léon riait tant il aimait chasser les courants d’air. Grâce à ce compagnon hors norme, il volait, vagabond de l’espace, sur son large dos zélé et ailé. Très à son aise au cœur des nuages de ce ciel de traîne, ce garçonnet ne connaissait pas sa chance d’être, de vivre, de respirer, juste heureux d’être né.

Un lapin de garenne passait par là, et quelques suricates, accompagnés de kangourous géants. Alors qu’ils descendaient vers le lac turquoise, oasis, curieux dans ce milieu mi-hostile, mi-paradisiaque, surgit un dragon de feu.

L’heure était grave, que faire ? Continuer la chute libre ? Se cacher ou plonger dans l’eau fraîche ?

Le soleil au zénith, Léon prit sa décision. Sans connaître la peur, il sauta de son cheval ailé.

L’aigle fit un cercle. « Le chien de Zeus » tournoyait, et d’un œil glaçant, il surveillait son maître flotter dans l’air, telle une pierre de granite dans sa chute libre.

Léon jubilait, oubliant de penser à l’amerrissage. Peu sage, l’enfant aimait l’eau, surtout l’eau de mer bien salée. Un bon bain le sauverait au sein de ce cirque sans vapeur.

Nous étions dans un temps venus d’ailleurs où le règne animal était confus, l’air magique. Des fleurs bleues poussaient sur de l’herbe violette, des mantes « orchidées adultes » orangé-rouge ne dérangeaient pas les licornes qui se baladaient sans tracas, se donnant à cœur joie, avalant la végétation du lieu, un peu narcissique. Cette sorte de cheval à la corne affûtée avait un don, celui de l’évasion, vous ne me croyez pas, hein ! Bien sûr, les licornes couraient vite, mais surtout, surtout, elles disparaissaient, capables de devenir air liquide, de s’évader de n’importe quel champ sans se créer un seul hématome.

Des animaux fantastiques, les colporteurs, ceux qui allaient de forêt vierge en château fort, racontaient que la licorne avait un don d’ubiquité, de vaincre le temps, de posséder au cou la clef, celle de l’immortalité.

Moi, qui suis-je pour vous conter cette histoire loufoque, un descendant du peuple celte ? Certes ! Ai-je l’autorisation de conter cette aventure ? Mon peuple est nomade depuis la nuit des temps. Depuis que le néant a créé des images, nous suivons une rose, la rose des vents, et prions pour que la Terre respire et aspire à la paix. Nos sanctuaires sont visibles du fin fond du Finistère à la Patagonie. L’érosion a vaincu la chaîne de montagnes qui bordait la mer d’Iroise. Peuples du Nord, nous pensons comme les civilisations disparues (Mayas, Aztèques, Incas et consorts) que chaque point cardinal correspond à la roue solaire, aux éléments majeurs. Le nord est l’élégance de la Terre ; le sud est l’air, ses vents ; l’est est le feu, la flamme ; l’ouest est l’eau, la nourrice.

Et Léon, ce dragon collé aux fesses, fendait l’air. Plus de quatre tonnes sorties d’une grotte préhistorique et la foudre dans les yeux, il volait moins vite que le Caucase. L’aigle, cette sentinelle aussi nommée « le chien ailé de Zeus » avait-il peur de l’enfant sacré ? Oui, non, réponse de normand, qui le sait ? Pas moi, et vous ? Imaginez-vous sur un aigle, survolant une falaise haute comme les monts d’Arrée, faite d’angle de pierre taillée, ciselée, issue d’un terrible volcan éteint, une pierre idéale pour vous mordre la peau. Vous plongez, ratez votre cible, et les cieux vous raccompagneraient auprès du créateur, l’organisateur de cette surprise-partie, le big bang, là où vous vivez. Alors imaginez-vous sur l’aigle poursuivi par la flamme !

Pas de flemme, pas le temps de réagir par réflexion, juste l’abandon de son destrier, l’aigle. Alors il plongea de si haut que sa tête en immersion fit une explosion de joie et de couleur, celle complémentaire, celle qui anime les dessins et dessine le destin. Le petit Léon avait du cran, du chien, selon une expression de par chez moi.

Qui suis-je ? Que sais-je ? Rien, il est impossible de le nier. Né sur une terre de légendes quand je ferme les yeux, je pars dans ce temps venu d’ailleurs. Tiens, un bouton d’or, et ce petit garçon qui entre dans l’eau. Moi, j’admire les tempêtes de suroît. Ma maison est en L. L’angle fend le vent. La cheminée crépite. Je fixe la bûche centrale. Une flammèche verte explose, un éclat de sève meurt et se détache en forme de cobra. J’aime écouter le vent, au chaud, un chocolat tendre à mes pieds…

Léon en apnée découvrait un « caulophrynidaeo ». Qu’est-ce donc que ce drôle d’animal sous marin ? Un tronc de crapaud, comme ce rocher de mon enfance, une sorte de pieuvre aux pieds roses, pleine de ventouses, un corps à la peau d’éléphant bleu pâle issu des abysses qui lui fit un clin d’œil, le regard tendre et pourtant noir profond.

Durant ce laps de temps, au-dessus de lui, un nuage noir se forma issu de nulle part. Impossible de savoir comment et d’où il venait et éteignant la longue flamme arrogante du dragon qui se trouva bête et nu, il rentra se coucher dans sa grotte pour encore quelques millénaires afin de s’abriter de la colère divine qui se devine en observant la nature, ce chef d’œuvre infini : la quadrature du cercle. Le chien ailé, compagnon favori de Zeus, alla virevolter dans le cœur noir du nuage. Aimant la fraîcheur de l’instant et sachant que le petit Léon, son maître, était en sécurité, l’aigle perçant le nuage se sentait libre comme tous les oiseaux : albatros, bernaches, tourterelles ou moineaux.

Là, Léon commençait son apprentissage, le début de sa vie, son aventure, sous l’eau. L’œillade du poisson-ventouse aux larges oreilles le mit en confiance, comme si on l’attendait dans ce lac tiède, frais par rapport à la température extérieure. Léon ne réfléchissait pas.

Or un phénomène inattendu se réalisa. Je le nommerai ainsi : la télé-sympathie et en « espéranto » Kézako ? Comment l’expliquer ? Je ne suis guère doué. Devant ma cheminée, les yeux fermés, cette langue « l’espéranto » est une tentative de rassemblement des peuples, parler le même langage, et là, vous ne me croyez pas, croyez-moi, pourquoi mentirais-je ? Je n’en tirerai aucun avantage, je suis né ainsi et Léon aussi. Moi, quand je ferme ma boîte à outils, le regard, une invasion d’histoires arrive. Le « caulophrynidaeo » existe toujours dans les abysses. On le dit laid. Ce que j’en vois, au contraire, ce n’est pas un monstre, mais un ours-éléphant. Mon message dérive. Léon, loin de chercher la rive, alla plus profond chercher de l’adrénaline. Sans aucun doute, le jeune humain n’avait jamais vu sa mère, ni les océans ou la mer grise. Mais avant de nager, d’aller se transformer en chercheur, il reçut un message d’amour de la part du peuple du dessous. Les sous-marins qui n’aspirent pas à respirer, le petit Léon avala ce zeste de tendresse, et se dit que le fond des choses, il voulait le connaître, lui qui ne connaissait que l’ivresse de monter sa mythique monture, l’aigle du Caucase, sans même savoir que cet animal fut celui le plus intime de Zeus, dans le sens où lui aussi aimait les promenades au cœur du ciel et sa ribambelle de nuages, lieu bleu ou orage, et tonnerre en colère venait de son cortex, cet homme, toge blanche et aux yeux noirs ayant pour seule arme la foudre.

Alors que Léon, sans peine, avait commencé son bain de jouvence, et que personne ne lui avait appris à nager dans la vie, une colonie de phoques verts couverts de plancton tournilla autour de lui, le frôlant, à une vitesse et une précision indécentes, dans le sens du poil. Le courant était fort, car la colonie de phoques déplaçait des montagnes d’eau tant leur masse était imposante. Il vit un objet brillant : une grotte au fond du turquoise, ce lac paradisiaque devenu bleu cyan profond. Les yeux grands ouverts, Léon resplendissait tel un ange venu d’ailleurs. Venu d’où ? Des cieux. L’enfant souverain nageait, au milieu des phoques, sur le dos, faisant la planche, ou réalisant une brasse tordue. Peu importe, il oubliait l’horloge. Il oubliait le temps et n’eut pas un frisson en croisant « l'éponge Lyre », être au tube digestif apparent capable de l’aspirer d’un seul coup. Mais ses gardiens l’entouraient et le guidaient tel un dauphin qui sauve un humain en péril face au danger. Mais Léon sentait que, malgré l’ivresse des fonds, sa cage thoracique devenait toxique, une prison. L’air manquait. Aussi tranquille qu’une fleur, le roi des phoques le prit sur son museau. Vous savez, les phoques ont de la moustache. Ce phoque-là portait de la barbe grise, un souci esthétique peut-être ? Donc, Léon fut déposé sur les abords d’une rive couverte de fiente d’oiseaux, et de chauve-souris, et là, personnellement, j’aurais tremblé de la tête aux pieds en passant par la peur au ventre. Lui, en armure de chevalier du ciel, pas en maillot de bain, ne chercha pas une serviette. Mais que lui avait-il dit en « espérento » cet « caulophrynidaeo » aux pieds d’argile pour être si tranquille. Impossible de le savoir !

Une colombe passa, Léon n’en connaissait pas la symbolique.

Sa cotte de mailles n’était pas en acier mais en écailles de tortue sauvage. Léon, et je ne cesse de le répéter, restait tranquille comme un cactus dans le désert, ou une pâquerette sur un terrain de football amateur. Je sais mes images sont insolites, mais moi, je vis en face de Ouessant, dans un aber, au pays des abers, sorte de fjord et je ne possède pas la connaissance infuse et n’aime pas le thé ! Je n’infuse rien, je partage mes visions et éteins la télévision. Nous sommes au vingt et unième siècle après Jésus, notre Christ, de l’avis de tous, sauf des chinois qui résistent. C’est leur droit, pas d’ingérence dans les civilisations. Dans mon pays, pas d’aigles, ni de vautours, que des renards des brousses à la peau rousse comme la lune miroir du soleil. J’en étais où ? Je ne suis pas né de la dernière pluie : plusieurs révolutions solaires à mon actif. Je vibre devant la nature, les couleurs, les odeurs, le feu de cheminée, mais je ne suis pas un druide. Enfin, je ne vais pas chercher le gui, et quand je perds un être cher, je ne caresse pas ses os, je l’enterre, poète à mes heures en sachant que les vers iront creuser des tunnels, aérer la terre et créer de l’ail des ours, une plante à la longe verte, et au cœur d’une blancheur digne d’un dentifrice magique, que j’aime manger accompagnée de pâtes. Où il part celui-ci ? Et bien dans sa vie, comme vous, suis-je crédible à vos yeux ? Je ne le sais ? Je souffle comme Léon apprend à respirer au creux d’une grotte, et cette question, comment sortir de ce gouffre ? La magie, et hop téléportation, je n’y crois pas.

Un drôle de guide arriva au-dessus de son épaule : un colibri. Léon ignorait tout du monde sans fin, et la faim se levait, un petit creux, pendant que je buvais mon chocolat chaud. Lui, son ventre gargouillait, signe du manque de tonus qui allait l’empêcher à remonter par la route première, celle de sa chute vertigineuse qui ne brisait pas son élan, et il découvrait le goût de l’aventure, l’envie d’explorer. Les stalagmites et stalactites de la grotte l’impressionnaient certes, mais lui délivraient de l’entrain. Les phoques devenus maladroits sur le bout de lave, ne pouvaient plus l’aider que du regard. L’enfant vit de la lumière, au loin, et s’en alla à la découverte de cet univers inconnu. Il marcha, marcha… Le premier fait insolite fut de voir des travailleuses, des fourmis qui portaient d’immenses, de gigantesques feuilles sur leur dos, à bout de pattes. Quelle force ! Léon admira le troupeau, leva le pied. La jambe évita d’écraser des membres de ce peuple, et il se dit que si on trouvait des feuilles, on trouverait des arbustes et peut-être des arbres ?

Dans ce milieu hostile, d’énormes chauves-souris. Sans « le chien de Zeus », le petit Léon avait perdu ses repères. Toutefois, une drôle de sensation s’inscrivait en ses gènes. Les animaux semblaient dormir. Son sang sacré dans cette nuit nacrée, couleur perle du sud, il avait perdu le nord, les étoiles, les constellations, ses habitudes, et le grand tout, le soleil ! Alors, le courage fit place à la naissance de ce sentiment que moi je connais souvent : la peur. Léon avait à sa hanche un couteau en corne de zébu, pour se défendre et pour manger. Le colibri restait stationnaire. L’oiseau-mouche restait à la hauteur de son épaule puis soudain, il accéléra. Quelle vitesse ! Évitant les obstacles, il devait avoir une cervelle radar. Sans un mot, Léon se mit au pas se disant, sans perdre son humour, qu’il était dans une sorte de pétrin, et peu boulanger. Cette question : comment quitter la grotte, suivre le vol du colibri qui lui avait laissé le temps d’admirer ses plumes jaune vif, rouges et des parcelles de noir. D’humeur sombre, il se sentait pour la première fois de sa vie mal à l’aise. Puis soudain, une attaque sonore, un son horrible. Les chauves-souris se réveillaient. Or, pour Léon, son confort auditif devenait insupportable, et il leva les yeux et vit le vide violet de ce regard avide de chair. Léon était la proie pour la première fois. Il devait trouver le pays des licornes puisque son aigle volait ailleurs. Comment faire ? Une boule d’incertitude le réveillait. Parfois le sentiment de peur rend l’être courageux et il dépasse ses limites. Parfois non. Mais Léon était de cette trempe des guerriers, il aimait vivre en paix, mais le sang il ne le maudissait pas ! Le son devenait de plus en plus insupportable. Autant au cœur du mystère de l’eau tiède, il n’avait rien ressenti, là, l’horreur sonore, ses pas devenaient de plus en plus lents. Léon perdait ses forces. Il faiblissait quand soudain un miracle se fut. Sur la fiente des chauves-souris poussèrent une, puis deux, puis trois fleurs : des lys. N’y voyez rien de royal, loin de l’idée de la beauté naissante. Le petit Léon prit sa corne de zébu, délicatement. Il coupa la base de la tige de deux lys et se boucha l’embouchure de ses oreilles, une sorte d’oreillette ! Ouf, il ne restait plus qu’à ne pas perdre son esprit, ne pas broncher, ne pas courir, ne pas déranger les oiseaux chauves. Il portait de lourdes bottes comme sa côte de mailles en écorce de tortue de mer : un confort certain mais une tenue brillante. Léon avait confiance en son armure bien que la vie ne lui avait fait que sourire. Sa première épreuve, il la vivait là. Guidé par son simple instinct, il goûtait pourtant au plaisir de l’instant : voir des lys se lever et le délivrer du mal !

Léon nageait dans le brouillard, et débrouillard, il suivait l’aura, ce zeste de lumière. Mais qu’allait-il trouver dans ce champ d’ultraviolets absent ? Un lieu si sombre !

Soudain, les chauves-souris attaquèrent. Au-delà de ce fait, une horde de loups surgit. Une bataille pour la vie s’engagea. Les oiseaux chauves sortaient de leur léthargie. Les loups, en meute, luttaient pour conserver leurs poils, leur peau. Attaqués sur leurs points faibles, (oreilles et queue), vifs, ils mordaient à tout-va les volatiles qui en plus de leur cri strident montraient leurs dents crochues. Le sang giclait sur le sol volcanique. Un moment de panique pour Léon. Lui, sa corne de zébu à la main, luttait aussi en compagnie de ses nouveaux amis les loups et ça mordait, ça descendait du haut, du sommet de la grotte, visant sans chagrin la mise à mort des êtres de chair. Loups et Léon s’accompagnaient dans cette sauvegarde de leur vie. Certains criaient. Blessés, tués, le moment était fou, furieux, aussi furieux qu’un ouragan de force douze. Mais le danger fut mis à mal par la meute, qui semblait-il, connaissait la faiblesse de leurs assaillants : le cou. Et ils mirent en fuite les volatiles qui regagnèrent le sommet pour s’endormir de nouveau, comme si de rien n’était. La mort et le sang se trouvaient à terre sur ce parterre de fiente. Petit instant de paix. Le petit Léon, impuissant, sa corne de zébu dans la main, ne savait plus maintenant si les loups ou les chauves-souris soulignaient le danger, car les loups, l’ancêtre du chien, lui tournaient autour, prêts à mordre ses os, les broyer comme ils venaient de le faire face à l’ensemble des chauves-souris… Que penser ?

Devait-il se battre, lutter, entouré par des hululements, des hurlements que même la fleur de lys ne pouvait ôter ? Léon sentait la peur. Ce sentiment montait comme un flux chaud identique au Gulf-Stream qui passe à l’ouest de son île. La peur, un sentiment chaud que ce petit sauvage découvrait, continuait à courir dans ses sens. Pourtant, il vit l’improbable. Le chef de la horde, aux yeux aussi perçants que l’aigle du Caucase, vint vers lui. Attention, sans soumission, ce n’est pas un caniche. Il fixait Léon qui rangea en guise d’acte de bienvenue son arme de poing. Le reste des loups tournait autour de sa personne. Le chef se mit en position fixe, yeux dans les yeux, dévisagea l’intrus, et assis lui donna la patte. Léon, brave, accepta le présent et c’est en compagnie d’un lot de loups, de nouveaux et bien drôles gardes du corps, qu’il alla vers la lumière, ce soleil qui lui manquait tant. En marche, une surprise l’attendait. Après les stalagmites, les stalactites, les trous de termites, les fourmis guerrières, la solitude et l’inquiétude d’être dans un milieu humide, très humide, il rencontra une forêt. La canopée était si dense qu’il ne voyait pas les nuages, ni le ciel azur, hors du temps, dans un pays aussi étrange qu’étranger qui l’étranglait par son essence même. Léon ne jouait plus. Son parcours initiatique ne venait que de commencer : des arbustes, du lierre, une végétation inconnue à ce jour qui formait parfois un mur infranchissable. Léon suivait sans mot dire, se demandant seulement comment et d’où provenait cette essence qui nourrissait ses sens olfactifs. Son nez souriait tant le parfum embaumait la forêt évanescente et remplie de mystères. La peur s’envolait. Guidé par les loups pour trouver de l’air libre, finis ces volatiles hostiles, il allait sur un sentier entre les arbres aux fruits mauve groseille et des bolets du diable. Mais qu’était-ce que ce lieu insolite ? Sur le parcours, des criques, des cours d’eau claire pour boire, et le devoir aussi de les passer sans se mouiller, pieds ou pattes. Alors sur des troncs, sans glisser, la troupe s’inventait funambule si possible car le flux du courant était fort, là dessous en cette saison. Ces troncs qui s’imposaient comme des ponts devenaient un plaisir d’être léger sur ses appuis. La troupe, le groupe allait en file indienne. Acrobate, sans se battre, la lutte encore en mémoire, Léon devait son salut à ces chiens préhistoriques, et les yeux fermés, il parcourait l’hospitalière forêt qui sortait de nulle part, seulement source d’espoir. Où était-il, Léon ? Il se savait au fond du trou, un abysse, une fosse. Son aigle, fidèle compagnon de jeu, de chasse, son camarade et gardien, volait ailleurs. Où se trouvait la clairière ? Le champ paisible où se promenaient les licornes, un verset de l’épître de Saint-Paul s’imposa à lui : celui du passage où nos pères baptisés par Moïse lorsque dans la nuée et dans la mer, tous ces êtres furent alignés sur le même fil, tous ont bu. Le même breuvage spirituel lui revenait : « Il ne suffit pas de recevoir des grâces de Dieu et les effets de sa miséricorde : il faut y correspondre ! ». Alors sans posséder ne serait-ce qu’un zeste de savoir, Léon avançait, donnant sa confiance aux loups, tout en pensant à ce qu’il cherchait, ses repères, ceux de sa naissance : les fleurs, jasmins que déviraient comme des friandises les licornes  et les autres animaux, ou être fabuleux pour nous, et si communs pour Léon comme les korrigans, les elfes, les lutins, et les sylphes, sans oublier les sirènes qui se baignaient dans l’iode et leurs chants de loup de mer si nuisibles aux marins. Tout cela, cette faune, cette flore, Léon, il connaissait. Mais là, dans cet endroit hors du temps, sous le couvert des feuilles des arbres, épineux, feuillus inconnus, résineux, l’archétype d’un labyrinthe digne du Minotaure, cet animal dont il devait se méfier, si véloce et féroce, le sentier était invisible pour un œil non averti, ce qui était son cas. Poursuivant sa caravane de bédouins, poursuivant l’essentiel en file indienne, il poursuivait l’esquisse du dessein de son destin, suivant sans marmonner son guide, le meneur de la horde des loups, pas garou. Juste heureux d’être sorti de ce piège de haine, Léon profitait de l’air. Cet air provenant du sous-bois ressemblait à s’y méprendre à la cour d’un roi, un jardin de château. Pendant qu’il marchait, sa pensée invisible se décalait telle une horloge sur le banc, où souvent, avec ou sans vent, il dialoguait, discutait avec son père, et n’oubliait pas sa mère. Soudain, un autre colibri arriva, étrangement clair, blanc linge. Il se posa sur son épaule. Ce sentiment de grâce, de plaisir intense, presque insoutenable jouissance de vivre l’excellence du temps présent, sur son épaule, Léon n’osait bouger un pouce. Mais pourtant, il suivait le chef aux yeux bleu étincelle. Sans sourciller, le colibri battait des ailes sur sa cuirasse d’écailles de tortue de Patara. Allez comprendre pourquoi ! C’est sur cette plage qu’elles vont pondre. Les écailles de son armure venaient de Turquie, d’après ce qu’il en savait de sa tunique. Cela avait peu d’importance. Bien que seul au milieu d’une flore parasite, quelques papillons multicolores lui délivraient de l’ardeur, du courage. Il avançait fier comme harpagon, oubliant les dangers multiples qui s’alignaient devant lui : un dragon de feu, un lac turquoise, des poissons pieuvres, des abysses et « l’espéranto » ! Voilà le bilan de cette escapade sans permission de son île au ponant, une île pôle ouest de la Terre. Le colibri, avant d’accélérer, et muni d’un radar hors norme, lui fit part du port de son salut : «  Là, où se trouve la clairière, tu trouveras de la lumière ». Et hop, une accélération improbable, filant entre les arbres, si vite que Léon chuta sur un tapis de mousse. Un tronc glissant venait de lui faire poser son fessier par terre. Il se releva. Un bruit assourdissant venait du fin fond de la forêt : une chasse aux cochons sauvages poursuivis par des trolls à la matraque lourde et aux hurlements de guerriers. Ces ogres avaient faim, soif de sang et la meute prit la poudre d’escampette. Léon se trouvait seul. De plus, la crique devenait un saut, une cascade légère mais puissante. Il fut emporté dans son souffle, sans pouvoir nager. La noyade n’était guère loin. Le petit sage ne l’entendait pas ainsi : il se démenait pour surnager et garder la tête hors de l’eau. Il respirait de larges bouffées d’oxygène, et sa tête repartait en immersion. De la rocaille le heurta et une branche le sauva. Il prit soin de l’agripper, d’user la force de ses bras pour remonter, vaille qui vaille sur la berge. Et là surprise, un long couloir de plantes carnivores : des dionées gobe-mouches aux dents effroyables car celles-ci étaient aussi hautes qu’un étage. Vertes, ouvertes, prêtes à mordre, déchiqueter l’écorce d’écailles de Léon ! Heureusement, maladroites, elles visaient mal, et le petit Léon put avancer, corne de zébu en sang, vers un espace qui semblait clair, une source de bleu qui devait masquer sa peur et le délivrer du mal ambiant. Chose faite, la traversée fut celle de Verdun : sans pause, luttant pour vivre. Jamais son pays aux goélands ne lui avait fait ce genre de sensation : un parcours initiatique divinement orchestré par Zeus, son père. Léon soufflait dans la clairière, et il pensait à son port : un petit port tranquille et ses bateaux qui se rangent au gré des courants, des lunes et des soleils qui s'aiment, s'attirent et se délaissent. Les voiles sont bleues, vertes, mauves ou rangées. La mer, elle, est silencieuse si le vent ne se fait point remarquer. J'aime l'abri du petit coude né de la rivière qui se jette à la mer, et le charme suranné des corps morts éparpillés. Ce sont de bien curieuses bouées qui ne retiennent pas les marées, mais les navires qui s’y amarrent. La nature nous promène dans son spectacle permanent, ses bruits, ses sources, et les délices de ses couleurs. Des nuages turbulents se baignent dans le ciel, éclaboussant le bleu de gris arrosés. Étrange impression de ce lieu aérien où il pleut des idées de rentrer auprès d'une cheminée, le regard allumé face aux flammes rouge cendré qui projettent leur chaleur.  Les dos des bateaux agitent leurs mâts secoués par les mouvements des flots. La musique des drisses et des chants d'oiseaux enchantent ma pensée. Je rigole et je m'affole de cette illusion de paix, de ce lieu miroir où la guerre s'est effacée. Des souvenirs de peines qui ont existé bien avant que je sois né affleurent. Curieuse idée que de penser aux bombes qui, sans secret, déchiraient le ciel, crevaient les nuages, laissaient couler la colère rouge du pas de veines, transformaient les rues en artère de sang ou en arc-en-ciel de douleur.   Au centre de la clairière, il s’assit. Le soleil brillait. Une fée tenait Pégase par sa longe. Léon ne l’avait jamais vu ce mythe : un cheval ailé couleur ombre. Sans un mot, elle lui fit comprendre de monter sur sa croupe. Léon ne cherchait plus autre chose que de revoir son île, son père, sa mère. Il exécuta cet ordre et s’envola en se dématérialisant. Son corps plus léger qu’une plume, il souriait enfin ! Bientôt il verrait la côte : lumière irréelle et beauté d'un voyage immobile. Le ciel gris épris de ce vert mystère donne son reflet au lac bleuté. Melon attend ses cygnes, et la mer, ce matin, est partie loin. Un bateau promène son sourire, cyan, sur les bords de son flanc. Son ancre posée sur la grève a des airs de Chine, cette marque du temps immuable : vérité et silence.   Presqu'île et sujet de cette ombre océan, un voile de brume nous cacherait presque la vision de ce four. Le phare cache ses reins. Éteint, il attend la prochaine marée, la caresse dorée d'une raie ou les crocs acérés d'un chien de mer.   Sur la plage, nulle projection de déjection, une clarté marron rose éclaire nos envies de découvrir une étoile de mer : coussins, astéries, couronne d'épines ou la sublime crachat d'amiral. Cette dernière, peu royale mais légère, s'entête. L'animal digère ses mollusques, loin de nous offrir un râle ou un rot. Soulevez un caillou, vous verrez bernard-l’hermite, petits crabes et porcelaines. Des laitues ou des algues queue-de-poulain cachent sous leurs ailes des mysis, tandis que des poux et des oiseaux survolent le tout...   Étranges nuages qui scellent les clefs de la nature, illusion de réel ou épines dans le pouce-pied, un plat de forme que j'aimerais un jour goûter...

Zeus en apercevant son fils riait !